• Discussion cette semaine avec un professeur spécialiste de management dans l’incertitude.

    On évoque l’intelligence artificielle : ne va-t-elle pas rendre l’incertitude de moins en moins certaine ?

    Pas du tout, rétorque le professeur. Oui, l’IA peut aider à mieux gérer l’incertitude, aider aussi à mieux prendre des décisions (en éclairant par des hypothèses de scénarios), mais ne peut pas supprimer l’incertitude. Il a tous les arguments pour évacuer cette vision scientiste du management.

    Et puis, que serait un monde sans incertitude ?

    J’évoque le souvenir d’un roman de science-fiction des années 70, « L’homme stochastique » de Robert Silverberg, qui imagine justement un monde où l’incertitude est abolie grâce à des « voyants ». Cela ne parle pas du tout d’intelligence artificielle mais on peut en fait comparer ces « voyants » à ce que l’on dit de l’intelligence artificielle aujourd’hui.

    J’ai rouvert ce livre pour vérifier. Merci professeur.

    L’histoire se déroule à la fin du XXème siècle, au passage de l’an 2000, dans un New York particulièrement dystopique. Le protagoniste, Lew Nichols, est un statisticien spécialiste des statistiques de probabilités et des processus stochastiques, c’est-à-dire les méthodes probabilistes pour prédire les tendances futures à partir de données aléatoires (tiens, tiens). Il travaille pour un politicien ambitieux qui rêve de devenir Président des Etats-Unis, en commençant par la mairie de New York, en utilisant ses compétences pour anticiper les évènements sociétaux et électoraux.

    Mais Lew Nichols va rencontrer un autre personnage, Martin Carvajal, qui, lui, est doté d’une véritable clairvoyance. Il « voit » le futur de manière infaillible, sans probabilités, mais comme un chemin fixe et inaltérable. Ce Martin Carvajal enseigne alors à Lew Nichols comment développer cette capacité que, d’ailleurs, tout le monde possède, selon lui ; il suffit de la développer. Et cela va plonger le héros dans une véritable crise existentielle. Il réalise que le futur est déterministe : une fois « vu », il ne peut être changé, car toute tentative de modification fait partie du futur prédit. D’où toutes les questions évoquées par Robert Silverberg sur le libre arbitre (existe-t-il ?), le fatalisme et les conséquences psychologiques d’une connaissance absolue et certaine.

    En fait, les processus stochastiques que décrit ce roman font forcément penser, en le lisant aujourd’hui, aux technologies de l’intelligence artificielle.

    Les algorithmes de l’IA prédisent, comme les « voyants » de Robert Silverberg, des comportements humains, des marchés financiers, des élections, des phénomènes naturels, avec une précision croissante, tout comme Lew Nichols prédit les tendances sociétales pour le politicien ambitieux. Le risque, on le connaît, c’est une surconfiance en ces prédictions qui peut conduire à des erreurs fatales si les modèles sont biaisés ou incomplets. On se souvient des bulles spéculatives amplifiées par des algorithmes de trading, ou à toutes les manipulations de deepfakes pour influencer les élections.

    Autre curiosité de ce roman, c’est cette présentation de la clairvoyance qui révèle un futur fixe, rendant les choix illusoires. Or, aujourd’hui, l’IA prédictive (comme les systèmes de recommandations sur Netflix ou les algorithmes de surveillance de masse) peut aussi créer des « bulles » qui orientent nos décisions, et renforcent un sentiment de déterminisme social.  On voit bien les risques : si une super-IA prédit et influence l’avenir, elle pourrait éroder le libre arbitre humain, et mener à une société où les individus agissent comme des pions dans un algorithme géant. C’est ce qui rend méfiants certains penseurs comme Nick Bostrom en parlant des risques d’une « superintelligence », qui pourrait figer des trajectoires néfastes pour l’humanité.

    Silverberg met aussi en garde, avec ce roman, sur ce qui est encore plus présent avec l’intelligence artificielle : l’obsession pour la prédiction. C’est cette obsession qui provoque cette angoisse existentielle chez Lew Nichols, et une forme de déconnexion humaine. Si on applique ça à l’IA, on évoque ces avertissements sur la « boîte noire » des modèles. Nous risquons de déléguer des décisions critiques (santé, justice, géopolitique) à des systèmes opaques, amplifiant les inégalités ou les manipulations. C’est ainsi que des systèmes prédictifs pour la police ont été critiqués pour perpétuer des biais raciaux, créant des prophéties auto-réalisatrices, exactement comme le déterminisme du roman.

    Ce que nous apprend ce roman, c’est que poursuivre une prédiction « parfaite » pourrait finalement nous piéger dans un futur que l’on croirait « pré-écrit ». Alors que l’on sait combien les hallucinations de l’IA peut nous mener à des conseils erronés ou à des deepfakes. Une technologie probabiliste peut encore dérailler.

    Ce roman de Robert Silverberg nous enseigne que la quête de prédire l’avenir avec des méthodes stochastiques ou des pouvoirs « supérieurs », comporte des risques que l’on peut dire certains : perte d’humanité, manipulation politique, illusion de contrôle. Appliqué à l’IA, il est une bonne invitation à une prudence éthique, et à la préservation du libre arbitre face à des outils de plus en plus puissants.

    Finalement, le professeur a raison : il est urgent de protéger l’incertitude et de la manager à l’inverse de ce monde infernal qu’avait imaginé Robert Silverberg.

  • Manager dans l’incertitude, c’est devenu le schéma courant dans les entreprises, et 2026 ne devrait pas être différent.

    Face à un problème connu, ou dont les causes sont identifiables, on peut toujours décomposer les causes, analyser les remèdes et solutions, tracer les actions à entreprendre. Avec un bon jeu de données, les bonnes méthodes, on y arrive.

    Mais quand on n’en sait rien, ça devient compliqué. Alors on va aller chercher les scénarios et les hypothèses dans tous les sens.

    Et cela arrive aussi dans les choix politiques.

    J’en trouve un exemple dans le livre de Tim Weiner, « La mission ». Tim est un journaliste américain, reconnu pour ses reportages sur la sécurité nationale américaine. « La mission », c’est une enquête sur les dessous de la CIA, nourrie par des documents inédits et de nombreux témoignages qu’il a recueillis. Cela décrit ce monde de l’intelligence économique et de l’espionnage, depuis le 11-septembre jusqu’à l’ère Trump actuelle (le livre date de 2025).

    Précisément, c’est à propos du 11-septembre que Robert Gates, ancien directeur du renseignement et futur secrétaire à la Défense, avoue à l’auteur : « La vérité, c’est que le 11-septembre, on ne savait rien sur Al-Qaïda ».

    Alors, on fait quoi ?

    « C’est pour cette raison que tout ça est arrivé, les interrogatoires aussi, car on ne savait rien. Si nous avions eu une bonne base de données et avions su exactement ce qu’était Al-Qaïda, leurs capacités et tous ces trucs -là, certaines mesures n’auraient pas été nécessaires. Mais nous venions d’être attaqués par un groupe dont nous ne savions rien ».

    C’est alors que se met en place la formalisation de scénarios de toute sorte. Et c’est parti.

    « Quand Bush demanda où Al-Qaïda pouvait commettre le prochain attentat, Tenet (le chef de la CIA) exhiba les pires scénarios des analystes auxquels il avait demandé d’imaginer la catastrophe ».

    Et puis, pour avoir encore plus d’hypothèses, on va utiliser le design fiction ; pour imaginer encore plus fort.

    « Quand ces analystes furent à court d’idées, on embaucha des scénaristes d’Hollywood, pour élaborer de nouveaux cauchemars. La liste des cibles que Tenet présenta dans la salle de crise comprenait l’obélisque du Washington Monument, sur le National Mall, la statue de la Liberté, le mont Rushmore, des bases militaires, des aéroports, des ports, des ponts, des stades, la Bourse de Wall Street, Disneyland et même la Maison Blanche ».

    Et il est alors difficile de trier. C’est tout le dilemme de créer un grand nombre de scénarios et de signaux d’alerte à surveiller. Exactement ce qui est arrivé au chef de la CIA et à la Maison Blanche.

    « On recevait chaque jour des rapports sur des attentats imminents à l’arme nucléaire, qui visaient Washington, New York, Los Angeles et Chicago. Et tout ça déferlait sur la Maison Blanche, littéralement ensevelie sous les menaces ».

    « Tous les jours, à 8 heures du matin, Tenet et ses collaborateurs mitraillaient d’informations aussi terrifiantes qu’invérifiables le président et le vice-président. Tenet savait que les alertes n’avaient pour la plupart aucune chance de se concrétiser. Mais il ne savait pas lesquelles étaient fausses. Il commente : « Il y avait de quoi devenir fou si l’on croyait tout ou même la moitié » des informations rapportées par la CIA, mais il était incapable de dire au président quelle moitié il aurait été prudent de croire ».

    Résultat : En l’absence de critères ou de filtres pour s’y retrouver, la Maison Blanche est dans le brouillard.

    « La Maison Blanche était une pétaudière : les fausses alertes ne cessaient de retentir, chaque sonnerie de téléphone portable annonçait la ruine, des décisions cruciales étaient prises dans un état de terreur, chacun cherchait à maintenir la tête au-dessus d’une marée de menaces, personne n’était vraiment capable de voir plus loin que le bout de son bureau et tous, trop souvent, se querellaient ».

    Ce sera le début de tâtonnements, pour finir par structurer la stratégie dans une guerre pour retrouver Ben Laden et poursuivre les terroristes. A commencer par cette décision d’occupation de l’Afghanistan, qui sera abandonnée plusieurs années plus tard.

    C’est en effet la prise de recul, et la mise en action d’une nouvelle vision, qui permettra de sortir de cette période d’incertitude et de surveillance de trop de scénarios et signaux improbables et sans signification probante. Mais on peut aussi faire de mauvais choix, et il faudra alors aussi savoir changer de stratégie. Mais l’action est préférable à l’hésitation dans l’incertitude, et à la planification de scénarios qu’on ne mettra jamais en œuvre.

    Une bonne leçon aussi pour les dirigeants et leurs prospectivistes : Se donner dès que possible une stratégie d’action, pout trier dans les informations et les données, viser, essayer, et savoir changer aussi, si possible pas trop tard.

  • L’année 2025 à peine terminée, on s’attaque aux prévisions pour 2026.

    Quelles sont les grandes tendances, les signaux à surveiller, qui vont conditionner cette année.

    Car ce sont aussi les interrogations et les prévisions qui concernent l’environnement qui vont conditionner et orienter les plans stratégiques des entreprises et des dirigeants. Voir plus loin pour son entreprise, c’est justement identifier les grandes incertitudes et les scénarios pour demain.

    Ce sont ces exercices que nous allons pratiquer dans nos entreprises ce premier trimestre de 2026.

    Parmi ces questions, l’une d’entre elles est peut-être la révolution informatique à venir. Il s’agit du « vibe coding » (en français, « coder par vibration »), qui pourrait rendre possible la création de sites internet, mais aussi de logiciels et d’applications, grâce à l’intelligence artificielle, à partir d’instructions en langage naturel.

    Ce terme, « vibe coding » a même été élu mot de l’année 2025 par le Collins Dictionary.

    Une start-up suédoise, créée en novembre 2024, par Anton Osika, 35 ans, se montre même parmi les leaders sur le sujet : Lovable.

    Elle est déjà valorisée 6,6 milliards de dollars, depuis une levée de fonds de 350 millions de dollars en décembre 2025, à laquelle ont participé, pas fous, Google, Nvidia, Salesforce et Deutsche Telekom.

    L’ambition de son fondateur est simple : « Notre mission est de permettre aux 99 % qui ne savent pas coder de créer les mêmes choses que les développeurs de logiciels ». Et il veut devenir la première entreprise européenne valorisée 1000 milliards d’euros.

    Fin novembre 2025, un an après sa création officialisée, Anton Osika indiquait avoir déjà dépassé les 200 millions de dollars de revenus récurrents.

    Certains font encore remarquer que la fiabilité n’est pas totale pour cette technologie, pas encore vraiment adaptée pour la création de sites, applications ou logiciels à l’architecture informatique complexe, et que la sécurité pose aussi question. Mais Anton Osika déclare qu’il travaille déjà à ces questions.

    La question pour les entreprises : quelles conséquences sur les emplois de développeurs ? Certains prédisent leur disparition, d’autres, plus prudents, considèrent que l’intervention de développeurs humains restera nécessaire pour ajuster, fiabiliser, améliorer les développements réalisés par ces « vibrations ». Cela reste un sujet, néanmoins, sur le devenir et l’évolution des équipes informatiques, internes comme externes. Car ceux qui resteront les experts, en complément du « vibe coding », ne seront peut-être pas exactement les mêmes que nos développeurs actuels.

    On s’y met quand ?

  • Je me considère comme ce qu’on appelle un grand lecteur, avec au moins plus de 50 ou 60 livres lus par an.

    Et pourtant, on dit que les dirigeants ne lisent pas, en général, je parle des vrais livres, les romans, les essais (il y a bien sûr des exceptions).

    La raison qu’ils donnent : l’agenda, pas le temps, les rapports et comptes-rendus de réunions à avaler, etc.

    Pareil pour les jeunes : là, ce sont les réseaux sociaux, les jeux vidéo, et autres.

    Et ils ne sont pas les seuls.

    Et puis, à force de prendre l’habitude de scroller, de demander les synthèses et les résumés à chatGPT, prendre le temps de s’asseoir tranquillement, de prendre un livre, de lire vraiment ce livre, de tourner les pages une par une, semble insurmontable.

    Des années passées à faire défiler des écrans ont-elles détourné notre attention et notre capacité à nous asseoir pour lire un livre à ce point ?

    Et pourtant, nombreux sont ceux qui le regrettent, et se donnent, en cette fin d’année, de bonnes résolutions pour lire plus et mieux en 2026.

    Alors, si lire davantage figure sur votre liste de résolutions pour 2026, comment s’y prendre ?

    Rien de tel que d’aller chercher les conseils de ceux qui lisent beaucoup, comme ICI.

    Quoi faire pour lire plus, mais surtout pour lire mieux ?

    Voici les 10 bons conseils que j’en retiens, avec mon expérience personnelle.

    1.Lire régulièrement : Vous devriez toujours avoir un livre sur vous. Votre téléphone, votre portefeuille, vos clés, et un livre. Si vous en emportez un, ou si vous en avez un sur votre téléphone, vous le lirez… au lieu d’utiliser votre téléphone. Lire dans les avions, sur les plages, dans les files d’attente, en attendant une table au restaurent, dans les salles d’attente, devant la machine à café. Chaque moment de temps libre est une opportunité.

    Mais on peut se dire que pour lire vraiment, un court instant dans une file d’attente est insuffisant ; il vaut mieux avoir plus de temps pour vraiment lire et pas voler deux paragraphes a la va-vite. A chacun de trouver le bon rythme de cette régularité.

    2. Lire avec un stylo : Si vous ne lisez pas avec un stylo, vous ne lisez pas vraiment. Et si vous ne trouvez rien à noter ou à souligner… cela en dit long sur ce que vous lisez. La lecture est une conversation. Les grands lecteurs soulignent et prennent des notes dans les marges. Ils posent des questions. Ils jugent l’auteur. Ils répondent. Ils passent les livres au crible.

    Pas forcément en gribouillant le livre (certains adorent le faire, d’autres considèrent que c’est un sacrilège). Mais on peut aussi prendre des notes, écrire sur un blog des applications de lectures, des avis, des articles.

    3. Ne pas courir après la nouveauté : Oubliez de temps en temps les actualités. La meilleure façon de comprendre parfois ce qui se passe dans le monde est de lire des livres… généralement des livres anciens. Trouvez un livre sur un événement similaire qui s’est produit dans le passé.

    4. Relire : Relire, c’est aussi retrouver différemment une lecture que l’on a déjà faite. Les livres ne changent pas, mais nous, oui. Nous ne sommes pas dans la même disposition la deuxième, ni la troisième fois. On découvrira à chaque fois quelque chose de nouveau. Il suffit d’essayer.

    5. Ne pas faire le snob en matière de livres : On peut hésiter à lire le dernier livre à succès. Je me surprends parfois à hésiter à lire le dernier livre à succès. Cela peut être aussi une erreur (pas toujours, certains succès nous paraissent parfois trop loin de nos intérêts et goûts). Mais ils sont aussi des succès pour de bonnes raisons à découvrir. Et peut-être même géniaux. Il faut savoir aussi rester curieux, sans pour autant se précipiter sur toute nouveauté (voir le point 3).

    6. Ne jamais lire sans prendre des notes : Bien lire, c’est aussi tenir un carnet de notes, avec des citations, des histoires, des idées, des observations, qui nous frappent.

    Plus on lit, plus on peut avoir l’impression de ne pas se rappeler de ce que l’on a lu. Cette méthode de prendre des notes, de repérer des citations, est une façon d’éviter ce phénomène.

    7. Savoir quitter un livre : On sait arrêter un film ou une série qui nous ennuie, arrêter de consommer un plat qui ne nous plaît pas. Pareil pour un livre. Si ça ne prend pas, mieux vaut arrêter, et passer à un livre qui nous satisfera mieux. En restant patient quand même, on ne sait jamais. Une règle dit qu’il faut arrêter, si on ne le sent pas, à 100 pages moins notre âge. Plus on vieillit, moins on a le temps. A essayer.

    8. « Quel livre a changé votre vie ? » : Voilà une question qui changera votre vie. Pourquoi ne pas demander à des personnes que l’on admire de nous recommander des livres ?

    9. Dans chaque livre lu, trouver le prochain : Cela peut se trouver dans les notes de bas de page, la bibliographie, une référence citée. C’est comme ça que l’on se forge une base de connaissances et de références sur les sujets, en remontant à la source.

    10. La lecture rapide est une arnaque : Ce n’est pas un concours. Lire prend du temps, et il faut passer du temps pour bien lire. C’est Woody Allen qui avait dit : « J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire « Guerre et Paix » en vingt minutes. Ça parle de la Russie ».

    Et un onzième conseil pour diversifier nos lectures :

    Si vous ne faites que souligner et approuver les auteurs que vous lisez, c’est que vous ne lisez pas de manière suffisamment diversifiée ou critique. Vous devriez discuter avec les auteurs que vous lisez. Vous devriez en savoir suffisamment sur le sujet pour repérer quand ils se trompent.

    Prêts pour mieux lire en 2026 ?

    A chacun ses retours d’expérience, et bienvenu aux nouveaux lecteurs.

  • Sociologue et philosophe, Hartmut Rosa a consacré plusieurs de ses ouvrages à ce phénomène qu’il appelle « Accélération », c’est-à-dire cette tendance de nos sociétés modernes à toujours vouloir accélérer, perdant tout espoir de « résonance », (titre d’un de ses ouvrages) de communication bilatérale avec le monde. Dans nos sociétés modernes, selon ses analyses, notre relation au monde a eu tendance à être muette.

    Pour définir ce qui caractérise du point de vue structurel une société moderne (il pense plutôt à nos sociétés occidentales), il utilise un autre concept : la « stabilisation dynamique », signifiant que la société « est systématiquement tributaire de la croissance, de la densification de l’innovation et de l’accélération pour conserver et reproduire sa structure ».

    Ce qui en fait la dynamique, c’est l’augmentation quantitative par unité de temps qui ne s’arrête jamais. Sa stabilité, paradoxalement, se situe dans ce mouvement dynamique perpétuel.

    Et la surenchère est constante : « Qu’importe les succès remportés cette année, nous devrons l’an prochain nous montrer encore plus rapides, efficaces, innovants, bref, nous devrons être meilleurs si nous voulons maintenir notre place dans le monde – Et dans deux ans, la barre sera placée encore un cran plus haut ».

    Hartmut Rosa voit dans ce phénomène une logique d’« escalade aveugle », où les efforts du jour ne sont pas la promesse d’un soulagement à venir, mais une difficulté de plus, une aggravation supplémentaire du problème.

    Cette course à l’accroissement, Hartmut Rosa la perçoit également dans le domaine politique dans la concurrence entre candidats lors des élections : « Il n’est pas de programme électoral qui ne promette de faire plus et de faire mieux et la qualité du travail politique est mesurée à l’aune de l’accroissement obtenu (croissance économique, augmentation du nombre de d’emplois, amélioration de la qualité de l’air, de la sécurité, de la situation des retraités, des étudiants, etc.) ».

    A observer lors des campagnes qui ont démarré pour les prochaines élections municipales…

  • C’est un territoire de l’archipel indien d’Adaman, on l’appelle l’île des sentinelles (ou North Sentinel). Officiellement, l’île est administrée par l’Inde depuis 1947. Cette île est considérée comme l’une des dernières tribus de la planète totalement coupées du monde moderne. L’île est défendue par sa population, qui n’hésite pas à tuer les intrus à coups de flèches et de de lances ; elle est considérée comme un territoire souverain, sous la protection de l’Inde, qui en interdit strictement l’approche depuis 1996 et a mis en place un périmètre de sécurité de plusieurs kilomètres autour de l’île.

    Cette île est une exception dans l’archipel, comme l’indique Nathan Devers (jeune auteur et philosophe de 28 ans), dans son roman, « Surchauffe », pour lequel il s’est longuement documenté, et y a travaillé pendant deux ans : « En Andaman, tous les peuples ont été rayés de la carte ou décimés par la modernité. Tous, sauf un, les fameux Sentinelles. Présentée ainsi, l’histoire a des airs d’Astérix. Nous sommes en 2023 après Jésus-Christ. La planète est entièrement occupée par la mondialisation. Cela fait bien longtemps qu’ayant été explorée de fond en comble, elle ne recèle plus aucun secret aux yeux de l’Humanité. Plus aucun ? Si ! Demeure encore une île, peuplée d’irréductibles Sentinelles, qui résiste encore et toujours à l’empire de la globalisation ».

    Ces habitants coupés du monde, qui préservent leur mode de vie en dehors de l’agitation du monde moderne, servent de métaphore à Nathan Devers, pour apporter un autre regard sur notre monde moderne, en état de surchauffe permanent, et où chacun cherche une issue pour se protéger.

    Car notre monde d’aujourd’hui a aussi ses « sentinelles », qui préfèrent s’isoler dans leur bulle, entre semblables, dans des communautés de toutes sortes, certaines constituées sur les réseaux sociaux, et éviter, voire repousser, interdire, ceux qui ne sont pas comme eux, qui ne pensent pas comme eux.

    Jade, l’héroïne de ce roman, permet à l’auteur de déployer cette métaphore de la sentinelle : « Les croyances se déploient comme des îles. Des havres refermés sur eux-mêmes, qui confondent leurs contours avec les limites de l’univers. Des cultures en vase clos trouvant dans leur repli les conditions de leur autonomie. Comment pourraient-elles accepter de s’ouvrir ? Toute bulle qui se perce éclate sur-le-champ. Tout absolu qui se remet en cause se rompt comme un anneau brisé. Tout cercle qui s’élargit entre dans la Spirale. Mentale ou tellurique, une île qui accueille l’océan du dehors se noiera dans son altruisme : Aujourd’hui tolérante, demain une Atlantide ».

    Jade trouve dans cette métaphore l’explication aux conflits qui ne se résolvent pas, mais aussi, comme elle l’explique à son mari « l’autodestruction des démocraties, avec la montée du populisme, le nationalisme, engendrés par la compétition victimaire, le nihilisme où mène la polarisation du débat public, le retour du fondamentalisme, l’émergence du séparatisme, à la folie du conspirationnisme et tous ces mots en -isme qui te donnent de l’urticaire mental ».

    Avec son œil de Sentinelle, Nathan Devers, par les mots de Jade, voit dans ces phénomènes les « symptômes chaotiques d’une unique vérité : les gens ont le désir absolu de se protéger du réel en s’inventant des îles ».

    Allons nous tous devenir des Sentinelles du monde moderne pour nous préserver de cette surchauffe ?

  • Ne cherchez plus, c’est lui, du moins selon Sam Altman, le DG de Open AI, et son créateur : « S’il reste sur sa trajectoire actuelle, chatGPT deviendra le plus gros site web du monde ».

    On n’en est pas loin, puisque chatGPT est aujourd’hui le cinquième site le plus visité au monde (2,5 milliards de messages par jour, soit 29.000 par seconde), et touche 10% de la population mondiale (toujours selon les déclarations d’Open AI, qui revendique 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires, quatre fois plus qu’un an plus tôt).

    Mais que font-ils tous sur chatGPT ?

    Le Monde y consacrait justement une page entière le mois dernier, à partir de statistiques et de témoignages.

    Car, en fait, ce sont les usages non professionnels qui dominent et montent en puissance ; On en est à 73% en juin 2025 (53% un an plus tôt). Et qui sont ces utilisateurs non professionnels ? A 46%, le jeunes de 18-25 ans dominent les messages envoyés à chatGPT.

    Et on demande quoi à chatGPT ? Pour 28%, on cherche des conseils pratiques, par exemple pour l’éducation. 24% cherchent de informations sur des personnes, des évènements, des produits, des recettes de cuisine. 29% cherchent à écrire un texte, un e-mail, un rapport, et aussi à résumer ou traduire un document.

    Pourquoi pas.

    Les témoignages recueillis par les journalistes du Monde sont édifiants.

    Comme celui de Marie, dont la fille refusait d’enfiler ses chaussettes. Direct chatGPT pour savoir quoi faire : « L’IA m’informe que ce n’est surtout pas le moment de punir, ni de lever la voix. Elle m’explique que c’est un passage difficile pour elle, et qu’elle exprime son malaise émotionnel. Elle me conseille de la rassurer ». En fait chatGPT est devenu le psy de Marie, plutôt bienveillant apparemment.

    D’ailleurs les réponses de chatGPT ne sont pas les mêmes pour tout le monde, il tient aussi compte de la personnalité (du moins de ce qu’on lui en dit) de celui ou celle qui l’interroge.

    Autres utilisateurs assidus, les étudiants, comme Gabriel, témoins pour Le Monde également, qui devant un sujet de dissertation, ne peut s’empêcher de demander de l’aide à chatGPT. Un autre témoin, Nel, lâche le morceau : « On n’avait pas le temps de tout réviser. On était en mode « on l’utilise » parce que c’est plus simple ». L’idéal pour résumer articles et documents, synthétiser les cours. Nel est conquis : « On interagit comme avec un humain. C’est rapide, ça nous plait. Du coup, c’est notre Google, quoi ».

    Mais les profs s’y mettent aussi, pour préparer et compléter leurs cours.

    Pareil à la maison, pour savoir quoi cuisiner avec le contenu du frigo.

    Et aussi pour sortir, trouver des occupations culturelles, visiter un pays, une ville. Gros problème pour les guides touristiques qui en perdent des lecteurs.

    Souci aussi pour les agences de voyages ; chatGPT peut nous proposer d’organiser nos vacances, spécifiquement en fonction de qui voyage (des enfants, des personnes âgées).

    Abdel qui cherchait à se loger à Paris, a aussi trouvé son bonheur sans consulter les petites annonces, ni les agences immobilières : « J’ai demandé à chatGPT de me trouver des plateformes proposant uniquement des colocations. Il m’en a donné trois, qui n’étaient pas apparues quand je cherchais sur Google ».

    Mina, elle, en a fait son conseiller bancaire : « Je veux acheter un deux-pièces, à Saint-Ouen. Il m’a fait un plan d’épargne dans un tableau Excel pour réussir à mettre quelques centaines d’euros de côté tous les mois ».

    D’autres s’en servent pour demander des avis médicaux avant même de voir un médecin.

    Et ça marche aussi pour des conseils sportifs, comme l’a fait Antoine : « J’ai pris une photo de moi torse nu et j’ai demandé à l’IA de me préparer un plan pour me renforcer chez moi ». Il a suffi de quelques secondes pour qu’il obtienne un programme de mise en forme sur six semaines, avec des exercices et des schémas. Et même des rappels quotidiens sur son téléphone.

    Est-ce que ça va trop loin ? Faut-il empêcher certaines pratiques ? Certains commencent à s’inquiéter devant des situations où chatGPT devient un confident qui peut aussi mettre en risque. Cela crée des envies d’interdits parmi les plus acharnés. Mais les accros ont du mal à s’en défaire.

    Au point que l’on prédit maintenant que l’utilisation de chatGPT, et autres plateformes du même type, va peut-être remplacer les sites internet et moteurs de recherche traditionnels. Pourquoi scroller sur Google si chatGPT effectue la recherche et le tri pour moi ?

    Les marques l’ont déjà compris, et mettent en place des stratégies pour être citées par les plateformes comme chatGPT. C’est le nouveau métier de GEO (Generative Engine Optimization). Car ce sont maintenant les plateformes qui interrogent les sites et non plus les utilisateurs. Pami ceux qui l’ont constaté, Wikipédia, qui a vu son trafic « humain » reculer de 8% entre 2024 et 2025. Même constat pour un site comme Marmiton ou Doctissimo, selon leur dirigeant, cité par Le Figaro du 24 novembre : «On s’est rendu compte que les LLM se servaient massivement sur nos sites, avec près de 120 millions de passages par jour ».

    On passe ainsi d’un web de navigation à un web de conversation pour obtenir les réponses dont on a besoin.

    Mais il y a un danger, comme le souligne un expert interrogé par Le Figaro : « Plus l’IA remplace les sites et les moteurs de recherche, moins ces derniers génèrent de trafic et de revenus, et donc moins ils produisent de contenu nouveau. Et si l’IA affaiblit trop le web dont elle dépend, elle finit par fragiliser sa propre existence ».

    Autre crainte, indiquée par un commentaire dans cet article du Figaro, la limitation de la liberté individuelle : « Cela va à l’encontre de la liberté individuelle. Les IA vont ainsi formater les opinions et limiter l’esprit de recherche de la diversité des idées. Comme pour les sites marchands, où ils vont limiter la concurrence en opérant et imposant leurs propres choix ».

    Le débat n’est pas terminé.

  • Apporter, trouver du neuf, de nouvelles idées, voilà un sujet pour les entreprises, et les dirigeants et managers lorsqu’ils racontent leurs enjeux professionnels.

    Certains sont très forts pour trouver et mettre en œuvre des nouvelles idées qui feront la différence.

    D’autres n’y arrivent pas.

    En interrogeant et en observant ceux qui réussissent, on arrive à bien voir ce qui fait cette différence.

    En son temps, un auteur comme Seth Godin avait formalisé ces bons réflexes en inventant le concept de « vache pourpre », consistant à inventer le produit, le service, que l’on ne trouve nulle part ailleurs, comme une vache pourpre (on n’en trouve pas facilement, c’est vrai).

    Alors, si on cherche les cinq secrets de ceux qui savent trouver et mettre en œuvre les meilleures idées, c’est quoi ?

    Déjà, d’où ne viennent PAS les idées ?

    Elles ne viennent pas du Département des Idées, le département Innovation, le Département de Recherche & Développement, peu importe son nom. Non pas que ce Département serait inutile, non, mais il ne peut rien faire tout seul.

    Elles ne viennent pas non plus du Département de la Stratégie. Il a trop à faire avec les contraintes budgétaires, le « Plan stratégique », l’arbitrage entre les investissements, les jeux politiques.

    Elles ne viennent pas non plus du Directeur Général tout seul, enfermé dans son bureau pour inventer les nouveautés au calme (mais il n’y a plus beaucoup de Directeurs Généraux qui s’y prennent comme ça, heureusement).

    Alors, d’où viennent les idées ? Celles qui vont permettre d’être remarquable, et non seulement parfait.

    Cinq principes à adopter, que beaucoup ont déjà adopté. Si vous cherchez de nouvelles idées et que ces principes, c’est le moment de réviser et de se lancer.

    1. Les nouvelles recrues

    Ce sont les yeux neufs internes de l’entreprise. Ils ont des idées que n’auront pas toujours les plus anciens., ni ceux installés dans la routine du travail quotidien habituel.

    Vous pourriez réunir tous les nouveaux embauchés après trois mois de présence dans l’entreprise, juste pour discuter de leurs impressions, leurs idées, leurs propositions.

    • Les collaborateurs de la périphérie

    Dans de nombreuses entreprises, le siège est plutôt le bastion du statu quo. Plus on approche du sommet, moins on a de chances de pouvoir essayer de nouvelles choses. Donc les membres des Comex ne deviennent pas les plus apporteurs d’idées nouvelles. Et si vous êtes le nouveau dirigeant de cette équipe et de l’entreprise, ne passez pas tout votre temps avec eux. Ce n’est pas là que les idées nouvelles vont émerger, du moins pas les vaches pourpres.

    Donc, allez voir les collaborateurs loin du siège, dans la périphérie, même très loin si possible.

    • Les collaborateurs du terrain

    Les meilleures idées sont souvent celles de ceux qui sont en contact avec le produit et les clients. Au cœur de l’activité, au plus près. Passez du temps avec eux, ou, encore mieux, allez travailler avec eux, comme eux, pour un jour ou plus. Vous ne serez pas le premier ; Certaines entreprises ont déjà institutionnalisé de telles pratiques. Si ce n’est pas le cas chez vous, lancez-vous.

    Vous allez recueillir plein de bonnes idées en un temps record.

    • Les clients

    Pour cela, il faut aller les voir, les réunir, les écouter. Leur montrer vos idées, pour les faire réagir. Et cela en permanence. Créez les rituels, les habitudes. Vous apprendrez énormément.

    • Les autres industries

    Si l’on reste dans son secteur, on ne trouvera pas forcément d’idées vraiment nouvelles. Tout le monde fait plus ou moins la même chose ; certains prennent plus d’avance que d’autres, mais ils sont vite copiés et rattrapés ; Donc pas vraiment de rupture. Alors qu’en allant voir complètement ailleurs, on peut en sortir le truc qui fera la différence. L’industriel qui veut améliorer l’excellence pourra visiter un hôtel pour comprendre comment il fait pour avoir tous les jours des chambres impeccables pour les nouveaux arrivants dans l’hôtel. Celui qui est dans le secteur de la distribution ira observer comment une compagnie aérienne fait pour vendre ses sièges dans les avions jour après jour. C’est parfois dans ces confrontations entre univers complètement différents que les idées émergent.

    Cela a l’air simple. Pas besoin de lire Seth Godin pour ça… Mais il nous aide à s’en rappeler (alors, oui, lisez Seth Godin). Car n’a-t-on pas tendance à parfois oublier ces concepts très simples.

    Comment s’y prendre, alors ?

    D’abord privilégier la quantité sur la qualité : Ne cherchons pas l’ide géniale qui change tout. Accumulons les petites idées une par une, même celles qui n’ont pas l’air géniales. Elles le deviendront peut-être.

    Ensuite trouvons le système pour les collecter et les noter quelque part. Certains dirigeants ne quittent pas un petit carnet où ils notent tout ce qu’ils voient et qui leur passe par la tête dans toutes leurs rencontres. D’autres ont mis en place des systèmes de remontée des idées et de forums pour discuter ; d’autres font des concours.

    Et puis, pour rester en alerte, bien sûr, il faut constamment sortir de notre zone de confort. Lire des magazines que l’on ne lit jamais, des livres de tous genres, pour développer une vision périphérique et une pensée que l’on dit « latérale ».

    Et pour sortir des habitudes, voyager, aller voir d’autres environnements et cultures. Pas forcément un tour du monde, on peut aussi lire, voir des films et reportages, tout ce qui nous sort de ce que l’on voit tous les jours.

    Et aussi apprendre, tout le temps, et pas en scrollant sur les réseaux ou avec ChatGPT ; Non, en apprenant vraiment, une nouvelle langue, la cuisine, des compétences manuelles, la philosophie. On trouve toujours.

    La communauté de ceux qui trouvent et inventent mieux que les autres est très grande.

    Ce sont ces entrepreneurs de soi, les inventeurs du présent et du futur.

    Pas de raison qu’ils soient uniquement américains ou chinois.

    Qu’est-ce qu’on attend ?

  • Dans l’entreprise, c’est un sujet qui revient souvent dans les préoccupations : l’engagement des collaborateurs. Il s’agit de débusquer ce qui permet de créer cet engagement dans les entreprises, c’est-à-dire à l’initiative de la direction, pour enrôler l’enthousiasme des salariés.

    Alors les réponses convenues, on les connaît : il faut écouter, respecter et encourager la diversité, mieux communiquer sur le « sens », le vrai, instaurer un climat de confiance, de respect, d’inclusion.

    Alors, certaines entreprises croient trouver la réponse avec des baby-foot à la cafétaria, ou, plus subtil, des discours et des chartes de la raison d’être en tous genres.

    Mais c’est quoi, après, « être engagé » ? Faire le petit plus qui nous fait rester le soir pour servir l’entreprise ? Il y en a qui n’en ont aucune envie. Aider les autres, même si ce n’est pas écrit dans la fiche de poste ? On le fait sans réfléchir. Adhérer et croire aux promesses de l’entreprise ? Mais lesquelles ?

    En fait, cette notion d’engagement a, à l’origine, un sens que l’on pourrait qualifier de plus noble. C’est l’engagement, au sens plus politique, pour une cause qui dépasse nos intérêts personnels, ou celle de l’entreprise où nous travaillons.

    C’était le sujet du dossier d’octobre de « Philosophie magazine » : A quel moment je m’engage ?

    C’est ainsi qu’il évoque une réflexion de Vaclav Havel, signataire de la charte 77 qui s’opposait à la soviétisation du régime tchécoslovaque, et qui, pendant son séjour en prison, en 1978, a rédigé « Le pouvoir des sans-pouvoir ». Il y compare ce que le pouvoir appelle « l’engagement » à une idéologie : l’idéologie est ce qui permet de se référer à « une instance supérieure » qui masque aux individus leur propre lâcheté, leur propre soumission.

    Cette observation résonne justement à ce qu’on appelle un peu trop facilement « l’engagement » dans nos entreprises, comme le souligne Alexandre Lacroix dans ce dossier : « Non seulement les cadres sont soumis au quotidien à une pression accrue, mais en plus on leur demande de souscrire à des valeurs vagues comme le développement durable, le respect, ou l’inclusion. Evidemment, ils ne sont pas dupes. Mais l’idéologie fonctionne sans requérir une adhésion du cœur. Elle sert à autre chose : elle offre à l’individu un alibi qui lui permet de se cacher à lui-même les ressorts de sa propre obéissance et lui donne l’impression de servir une noble cause. C’est pourquoi Havel affirme que l’idéologie permet « la gravitation du système ». De même que la force de gravité attire les objets vers le sol, l’idéologie indique le sens dans lequel on est censé aller. Si le cadre ironise sur les valeurs Corporate, les ennuis commencent – à terme, il est menacé de perdre son travail ».

    C’est pourquoi, dans les sujets politiques comme dans les entreprises, l’engagement authentique ne se confond pas avec l’idéologie, c’est même l’inverse.

    « Souscrire à une idéologie, c’est se satisfaire d’un langage faux, qui nous masque à nous-mêmes notre petitesse et nous donne l’illusion de participer à un élan vers l’amélioration du monde ».

    On comprend que pour Vaclav Havel, s’engager, c’est précisément se séparer du langage de l’idéologie, s’opposer à la « gravitation du système », et choisir « sa vie dans la vérité ».

    Il y a un coût pour vivre dans la vérité, surtout dans les environnements où l’idéologie est prégnante, comme dans des sociétés plus autoritaires, mais aussi, on le sait, dans certaines organisations.

    Là où l’idéologie peut créer un monde d’apparences trompeuses, l’engagement véritable commence par la volonté de sortir du mensonge.

    S’engager, au sens de Vaclav Havel, c’est finalement défendre les « intérêts de la vie », contre les idéologies. C’est avoir un environnement de liberté.

    Un peu plus compliqué que les baby-foot et les chartes de la raison d’être…

  • Dilemme de dirigeant : Je voudrais créer une nouvelle B.U (Business Unit) pour centraliser les activités de « Software » de l’entreprise, en transversal des B.U « Produits ».

    Cela permettra de rapatrier en Central les ressources clés : forces de vente dédiées, gestion RH, développement, etc.

    Mais je me pose une question : Faut-il créer le modèle et la stratégie de cette nouvelle B.U d’abord, puis choisir le leader pour la diriger (probablement quelqu’un l’extérieur, mais pas obligatoirement). Ou bien faut-il d’abord choisir le leader et lui confier le développement de la stratégie, des process, et de l’organisation ?

    Voilà un dilemme qui me fait immédiatement évoquer le bus de Jim Collins.

    Quel bus ?

    Jim Collins, auteur du best-seller « Good to Great » avait observé ces entreprises qui étaient « excellentes » et pas seulement « good », ne posaient pas en premier la question du « Where ? » (Où l’entreprise va-t-elle aller ?), mais du « Who ? » (Qui est le leader ?). Et il utilise cette métaphore du bus : choisissez d’abord le conducteur du bus, et qui va occuper les principaux sièges du bus. Si vous n’avez pas le conducteur, laissez son siège vide, et prenez le job en attendant. Et mettez les bonnes personnes dans les sièges clés. C’est la première étape de la transformation : le casting.

    La deuxième étape : laissez les profils non adaptés descendre du bus. Ne gardez à bord que les profils adéquats.

    La troisième étape : pour toutes les questions qui vont se poser, les décisions à prendre, les choix à faire, poser d’abord la question « Qui ? ».

    Ainsi, selon Jim Collins, cette discipline ne vous permettra pas seulement d’aller vers la bonne direction, mais surtout d’aller le plus loin possible. Car dans ces transformations, tenir la distance est aussi important que de choisir le cap. Car dans une stratégie, ce qui compte c’est l’exécution. On attribue à Thomas Edison la citation suivante : « Ideas without execution are hallucinations » (les idées sans exécution sont des hallucinations). Et l’exécution, ce sont les hommes et les femmes de l’entreprise qui vont la faire.

    De bons conducteurs de bus, les sièges-clés occupés par les bonnes personnes : voilà de quoi garantir l’exécution sans hallucination.

    Alors, qui va conduire votre bus ? On verra le comment après.