• Dans la grammaire des organisations, le terme de « Mazarin » surgit régulièrement pour habiller un certain type d’influenceurs. Ni figures de proue, ni simples exécutants, ces personnages gravitent dans les instances dirigeantes, les comités stratégiques ou les conseils d’administration. On les reconnaît à leur capacité à façonner l’agenda, à orienter les décisions majeures sans jamais monter au créneau, et à manier l’art du détournement stratégique avec une sérénité confondante.

    Si le mot a traversé les siècles, c’est que le cardinal italien avait porté l’ingénierie du rapport de force à un niveau rarement égalé. L’un de ses plus brillants coups d’éclat, consigné par Pierre Combescot dans « Les Petites Mazarines », dont j’ai déjà parlé ici, offre une grille de lecture saisissante pour quiconque cherche à débloquer une négociation en apparence irréductible.

    Le piège de Lyon (1658)

    En cet automne 1658, la France et l’Espagne s’épuisent dans une guerre qui dure depuis plus de vingt ans. Mazarin n’a qu’un objectif : sceller la paix définitive et asseoir la prépondérance française en faisant épouser au Roi l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. Mais Madrid fait la sourde oreille, temporise et refuse d’abattre ses cartes, persuadée que le temps joue en sa faveur.

    Négocier en position de demandeur face à un partenaire passif est une faute. Mazarin décide donc d’inverser totalement la charge de la décision en créant une fausse option crédible.

    Il organise en grande pompe le déplacement de la Cour de France à Lyon pour y rencontrer la duchesse de Savoie et sa fille, la princesse Marguerite. Le message envoyé à l’Europe est limpide : si l’Espagne ne bouge pas, Louis XIV épousera la Savoyarde, fermant ainsi la porte à toute alliance ibérique et consolidant les positions françaises en Italie.

    Toute la comédie lyonnaise est orchestrée avec un soin d’orfèvre. On feint l’idylle, on multiplie les réceptions, on laisse filtrer les détails du futur contrat. L’Espagne, prise de panique à l’idée d’être isolée diplomatiquement, envoie en urgence son diplomate le plus fin, Don Antonio Pimentel.

    « Monsou Pimentel » face au joueur de lansquenet

    L’arrivée du diplomate espagnol au milieu des festivités lyonnaises marque l’aboutissement de la manœuvre. L’échange rapporté par Pierre Combescot résume à lui seul le renversement de posture :

    « Mazarin : Monsou Pimentel, vous êtes chassé, ou vous nous apportez la paix et le mariage ?

    — Le mariage et la paix, votre Éminence, à moins que vous ne préfériez la paix puis le mariage… »

    Le piège s’est refermé. En une répartie, Madrid vient d’accorder sur un plateau ce qu’elle refusait depuis des années. Combescot analyse la scène avec le vocabulaire des jeux de tirage d’Ancien Régime :

    « Mazarin n’a plus qu’à pousser ses pions ; il joue sur du velours. Et comme au lansquenet, il s’apprête à servir un « coupe-gorge » à ce cher Monsou Pimentel, en l’obligeant à abattre son jeu sans révéler le sien. »

    Au lansquenet, le coupe-gorge désigne cette situation où le joueur contraint son adversaire à engager la totalité de son enjeu sur une carte déjà découverte. Pimentel a dû abattre l’infante et le traité de paix ; Mazarin n’a eu qu’à remercier poliment la maison de Savoie et reprendre la route de Paris pour signer le Traité des Pyrénées (1659).

    Anatomie de la méthode : les 4 temps du « coupe-gorge »

    Transposée au monde des affaires ou aux arbitrages organisationnels, cette manœuvre ne relève pas de la simple duplicité : elle formalise une méthodologie précise pour débloquer un partenaire statique.

    1. Le brouillard d’intention

    Avant d’engager le rapport de force, Mazarin dissimule soigneusement son urgence réelle. En entreprise, le négociateur qui affiche d’emblée son besoin impérieux de conclure un deal se place sous la coupe de son interlocuteur. Le silence ou l’impassibilité sont les prérequis indispensables de la suite.

    2. L’option leurre

    Pour faire réagir un acteur passif, il ne sert à rien d’argumenter : il faut créer une concurrence menaçante et irréversible. Qu’il s’agisse de monter un appel d’offres parallèle ou de simuler un rapprochement avec un partenaire alternatif, cette voie de secours n’a pas besoin d’être votre choix préférentiel ; elle doit simplement paraître imminente aux yeux de votre cible pour faire naître chez elle la peur de perdre l’accord.

    3. Le coupe-gorge

    Une fois l’adversaire contraint de sortir de sa réserve sous la pression du temps et le risque de la fausse piste, la phase d’estocade consiste à le forcer à abattre ses propositions maximales sans dévoiler ses propres concessions. C’est l’instant où l’on passe de l’incertitude créatrice à l’exigence d’alignement immédiat.

    4. Le repli élégant

    Un grand coup diplomatique ne laisse pas de ruines inutiles. Une fois le Traité des Pyrénées en poche, Mazarin prend soin de dédommager la duchesse de Savoie et d’arranger d’autres alliances pour ses filles. En gestion de projet ou en négociation commerciale, refermer une fausse piste avec courtoisie permet de préserver son réseau tout en emportant le gain principal.

    Conclusion

    La leçon de Mazarin tient en une certitude : dans les structures complexes, la confrontation directe épuise les ressources sans garantie de résultat. L’art de la fausse direction permet d’obtenir d’un partenaire ce qu’aucun discours ne saurait lui arracher, en laissant le sentiment que l’urgence est venue de lui. Une stratégie à méditer chaque fois que l’on fait face à un statu quo qui ne bourge pas.

  • Dans nos souvenirs d’école, le XVIIᵉ siècle français a les traits nets d’un portrait officiel : la majesté de Louis XIV, la rigueur des jardins à la française, l’éclat futur de Versailles et l’autorité de la monarchie absolue. Une image d’Épinal gravée dans le marbre du « Grand Siècle ». Mais derrière la dorure des galeries et l’étiquette étouffante de la Cour se cache une réalité bien plus agitée, faite d’ambition, de jeux de séduction, de scandales et de politique charnelle.

    C’est cette coulisse tumultueuse que réanime Pierre Combescot dans son formidable récit aux allures de roman « Les Petites Mazarines »(1999).

    Des cageots de Rome à la Cour de France

    Nous sommes dans les années 1650-1660. La France sort à peine des convulsions de la Fronde, cette guerre civile qui a failli emporter la monarchie. Au sommet du pouvoir, le Premier ministre du royaume, le richissime et astucieux cardinal Mazarin, veille sur le jeune Louis XIV et la régente Anne d’Autriche.

    Pour consolider son emprise sur la haute noblesse française et verrouiller l’échiquier politique, Mazarin a une idée de génie : faire venir de Rome ses sept nièces — les Mancini et les Martinozzi. Débarquées à la Cour comme de précieux et exotiques « cageots de primeurs », ces jeunes filles vont devenir les plus redoutables pions de la diplomatie européenne.

    Sept nièces, sept destinées au sommet de l’Europe

    Pierre Combescot nous plonge avec délectation dans la trajectoire singulière de chacune de ces « Mazarineti », que le Cardinal marie aux plus grands noms du royaume et du continent :

    • Laura Martinozzi devient duchesse de Modène (sa fille Marie de Modène deviendra même reine d’Angleterre !).
    • Anne-Marie Martinozzi épouse le prince de Conti, cousin germain du Roi, faisant entrer le sang de Mazarin chez les princes du sang.
    • Laure Mancini, l’aînée des Mancini, devient duchesse de Mercœur en épousant le petit-fils d’Henri IV.
    • Olympe Mancini, la première favorite amoureuse du jeune Louis XIV, devient comtesse de Soissons et surintendante de la maison de la Reine (avant d’être compromise dans la sombre Affaire des Poisons ; elle sera aussi la mère du célèbre prince Eugène de Savoie).
    • Hortense Mancini, la plus belle et la plus romanesque, épouse le richissime duc de La Meilleraye (qui prend le titre de duc de Mazarin) avant d’élever la fuite et la liberté au rang d’art à travers toute l’Europe.
    • Marianne Mancini, la benjamine spirituelle et poétique, devient duchesse de Bouillon et protectrice de La Fontaine.

    Toutes incarnent cette alliance détonante entre le faste baroque italien et la haute politique française. Mais au milieu de cette fratrie sulfureuse, l’une d’elles va frôler le destin suprême.

    Marie Mancini : L’amour secret qui faillit changer l’Histoire

    Parmi ces sept nièces, Marie Mancini détache son ombre et sa lumière.

    Elle n’a ni la beauté classique de sa sœur Olympe, ni l’excentricité d’Hortense, mais elle possède une intelligence aiguë et un esprit profondément romanesque. C’est elle qui séduit véritablement le jeune Louis XIV. Entre le futur Roi-Soleil et la nièce du Cardinal se noue une passion dévorante. Marie éveille le jeune monarque aux arts, à la poésie, à l’amour vrai. Louis est si épris qu’il est prêt à braver sa mère et toute l’Europe pour faire d’elle sa reine.

    La ruse de Savoie : La comédie du pouvoir

    C’est dans le cadre du voyage à Lyon (retracé au chapitre 23) que se déploie tout le génie machiavélique de Mazarin, illustrant à la perfection la frontière poreuse entre la politique et les jeux de séduction.

    Alors que les négociations de paix avec l’Espagne piétinent, Mazarin orchestre une véritable comédie diplomatique. Il fait feindre au jeune roi une cour assidue à la princesse Marguerite de Savoie. Il organise les rencontres avec un faste théâtral, fait miroiter un mariage imminent et manipule les apparences.

    Le coup de maître réussit au-delà de toute espérance : piquées au vif et redoutant une alliance franco-savoyarde qui modifierait l’équilibre des forces en Italie, les autorités espagnoles envoient en urgence un émissaire à Lyon pour proposer enfin la main de l’Infante Marie-Thérèse d’Autriche.

    « Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »

    Dans cette vaste pièce de théâtre où la séduction est instrumentalisée comme une arme géopolitique, Marie Mancini devient la victime tragique du jeu de son oncle. Complice involontaire de la manœuvre qui a appâté l’Espagne, elle voit la raison d’État refermer brutalement le piège sur ses propres amours.

    Lors de leur séparation inéluctable, Combescot remet en scène ce trait d’esprit devenu légendaire, lancé par Marie à un souverain effondré :

    « Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »

    Sacrifiée sur l’autel de la paix des Pyrénées (1659), Marie est mariée plus tard au prince italien Lorenzo Onofrio Colonna. En renonçant à son amour de jeunesse, le jeune Louis accomplit son premier véritable acte souverain : il apprend que le cœur d’un monarque appartient d’abord à la Couronne.

    Venise, Milan et la comédie des jalousies

    Mais la vie de Marie Mancini ne s’arrête pas aux larmes du départ. Mariée au prince Colonna, elle poursuit une existence romanesque digne des plus grands opéras baroques. C’est notamment dans le décor flamboyant de Venise puis de Milan que Pierre Combescot déploie toute la gourmandise de sa plume.

    Alors que Laurent Colonna s’éprend de la comtesse Paleotti, Marie refuse de jouer les pigeonnées. Lors du voyage à Milan, elle exige la présence de sa rivale. Contre toute attente, « les deux femmes se sont prises d’amitié » jusqu’à devenir inséparables. La nuit venue, complices, elles s’échappent en cachette pour « courir les bals publics des faubourgs, par-delà le Canal, derrière le château Sforza ».

    Quand le mari découvre le manège, sa jalousie s’enflamme : il craint avant tout « le rôle risible du cocu » et imagine les pires scandales. Mais la plume fine de Combescot saisit l’ironie de la scène : aveuglé par son orgueil, Colonna ne comprend pas que Marie est simplement « de ces femmes qui ont plus d’imagination que de sens et de passion que de tempérament ». Une leçon d’audace où l’esprit et la provocation deviennent des armes d’émancipation féminine.

    Un brin d’Italie dans le fracas du siècle

    Au regard de la « grande misère du royaume », des provinces ravagées et des morts par milliers sur les champs de bataille, de quel poids pèse le destin de ces sept jeunes Italiennes ? D’un poids bien léger, sans doute. Pourtant, Pierre Combescot termine son roman sur une note poétique remarquable : ces aventurières furent « l’ultime caprice italien » venu bousculer la Cour cérémonieuse et rigide de France.

    Fières, libres et spirituelles, elles n’auront fait que « traverser l’Histoire tel un vol d’éphémères un soir d’été ». Ces Mazarines ont secoué le Grand Siècle par leur insolence et leurs coups d’éclat avant de s’évanouir. Il ne reste aujourd’hui de leur passage que « cendres et poussières » dispersées à tous vents, un parfum de scandale et, au détour d’un salon, « une froissure dans la soie, un vieil air de Baptiste » pour nous en restituer la grâce.

    Le XVIIᵉ siècle par la porte des alcôves

    À travers la plume alerte et truculente de Pierre Combescot, Les Petites Mazarines nous rappelle une chose essentielle : le Grand Siècle n’était pas un manuel d’Histoire figé. C’était un théâtre vivant, vibrant de trahisons, de calculs cyniques et de stratégies d’influence. En suivant les frasques, les intrigues et les destinées de ces nièces venues d’Italie, on comprend comment la Grande Histoire s’est forgée, à la frontière exacte entre la politique officielle et les réseaux de l’ombre.

    Qui comparera aux aventures politiques de notre XXIᵉ siècle ? Les décors ont changé, mais les ressorts humains et stratégiques demeurent  les mêmes.

    Ces jeux de pouvoir et d’alliances perdurent aujourd’hui dans la parole publique . Alliances de circonstance scellées puis reniées, petites phrases calculées pour tester l’opinion, postures d’autorité feintes pour forcer un rival au retrait ou sacrifiées sur l’autel de la stratégie électorale… Les prétendants au pouvoir contemporains ne font souvent que rejouer, devant les caméras et sur les réseaux sociaux, la grande comédie politique orchestrée trois siècles plus tôt par Mazarin et ses nièces.

    Le pouvoir n’a jamais changé de nature : il se négocie toujours au croisement exact de la stratégie, de l’ambition et des passions.

  • En ce moment, dans la préparation des grandes échéances politiques comme dans le cri d’alarme des mouvements militants, la notion de radicalité refait surface avec une insistance singulière. Longtemps reléguée aux marges du jeu démocratique ou agitée comme un chiffon rouge pour disqualifier l’adversaire, elle s’invite désormais au cœur même du discours. Quand des figures de l’exécutif prétendent « renverser la table » tandis que des mouvements citoyens revendiquent l’impertinence pour briser l’inertie, un même symptôme apparaît.

    Quel signe cette obsession indique-t-elle ? Et que dit-elle de notre capacité à conduire le changement, que ce soit à la tête d’un État ou au sein d’une organisation ?

    Un article dans le Nouvel Obs récent, « Présidentielle : La ruée vers la « radicalité » et le livre de Sandrine Rousseau, « Tu nuis à la cause – Une mise au point impertinente » (2026) , qu’elle dédicaçait à l’Université du MEDEF, donnent quelques éclairages sur le sujet pour y réfléchir.

    La radicalité de surface : le marketing de la rupture

    Voir les tenants de la conservation et du pouvoir institutionnel s’approprier le vocabulaire de la subversion a quelque chose de profondément paradoxal. Du centre droit à la droite gouvernementale, la tentation est grande d’ériger la « radicalité » en nouvelle promesse managériale et électorale. Surenchère verbale sur les sujets régaliens, promesses d’amputations budgétaires nettes, remise en cause des cadres juridiques établis : la nuance est désormais perçue comme un aveu de faiblesse, et la modération comme le synonyme d’un déclin consenti.

    Mais de quoi cette surenchère est-elle le nom ? L’historien des idées François Cusset, cité par le Nouvel Obs, y voit avant tout un « habillage rhétorique ». Pour un pouvoir épuisé par l’exercice des affaires, adopter les postures de la marge est une tentative d’insuffler un peu de relief à un discours technocratique perçu comme terne. C’est l’illusion qu’il suffirait d’élever le niveau sonore des annonces pour masquer l’impuissance publique et le manque de cap stratégique.

    Le risque d’un tel dévoiement est fort. En transformant la radicalité en un simple gadget de communication, une radicalité d’affichage qui se garde bien de remettre en cause les structures profondes, on accrédite l’idée que les règles du jeu démocratique sont intrinsèquement inopérantes. On prépare le terrain à ceux dont la rupture est la seule doctrine, tout en nourrissant la frustration des citoyens quand les effets d’annonce se dissolvent dans la continuité du quotidien.

    La radicalité de fond : l’impertinence comme devoir de vérité

    Faut-il pour autant jeter la radicalité aux orties et se réfugier dans le confort tiède du consensus ? Ce serait confondre la posture et la méthode. Car au sens étymologique (radix), être radical, c’est chercher la racine des choses. Et dans cette perspective, la radicalité remplit une fonction clé que les institutions en place, engluées dans leurs routines, sont souvent incapables d’assumer seules.

    Dans son ouvrage « Tu nuis à la cause »,Sandrine Rousseau développe une thèse stimulante sur la nécessité de l’impertinence et du dépassement du cadre. La première erreur face aux dysfonctionnements d’un système, rappelle-t-elle, est de croire que les réalités dérangeantes sont spontanément documentées par les canaux officiels :

    « La première erreur est de penser que les oppressions sont documentées, connues, chiffrées, partagées […]. Dans notre société cartésienne et industrielle, l’absence de mesure est un effacement. »

    Qu’il s’agisse des mesures indépendantes de la CRIIRAD après la catastrophe de Tchernobyl, du comptage militant des féminicides ou du repérage des clusters de cancers pédiatriques par des associations de parents, les avancées collectives naissent rarement de la statistique administrative. Elles surgissent parce que des acteurs marginaux, bénévoles ou militants, prennent le risque de la rupture pour fabriquer la donnée, lever le voile et contraindre l’institution à voir ce qu’elle s’obstinait à ignorer.

    C’est là que réside la valeur féconde de la radicalité d’avant-garde : elle déplace la frontière du possible et du tolérable. En portant des diagnostics jugés inacceptables ou excessifs à un instant donné, la marge rend soudainement les réformes crédibles et urgentes. Sans cette tension initiale, le consensus dérive presque toujours vers la paralysie. Comme le résume Sandrine Rousseau :

    « Les grandes avancées sociales et culturelles ne naissent jamais de la docilité. Elles jaillissent toujours de cette tension féconde entre l’indignation et la créativité, entre le courage de dire non et l’imagination de proposer autre chose. »

    Entre révélation et dérive : la double face de la rupture

    Cette dualité invite le décideur comme l’observateur à ne pas analyser la radicalité d’un bloc, mais à en mesurer soigneusement la portée et les périls.

    Lorsqu’elle est authentique et portée par une exigence de vérité, la démarche radicale agit comme un puissant révélateur. Elle met au jour les angles morts des gouvernances, brise l’inertie des compromis mous qui étouffent l’action, et réouvre le champ des possibles là où le pragmatisme se contente trop souvent d’accompagner les crises. En osant l’impertinence, elle offre une alternative à la violence en canalisant l’indignation vers une transformation concrète.

    Lorsqu’elle bascule du côté de la tactique électorale, cette rhétorique s’inverse et risque de tourner à vide. Elle substitue le théâtre de l’annonce à la résolution réelle des problèmes. François Cusset, dans l’article du Nouvel Obs souligne, avec un peu de parti pris (on voit bien qui il désigne), que lorsque l’expression de la radicalité devient un simple « habillage » pour redonner des couleurs à un discours essoufflé, elle s’apparente surtout à du « marketing politique ».

    En cherchant à séduire par la surenchère sans modifier le cours des choses, cette radicalité spectaculaire prend le risque de décevoir, d’épuiser le débat public sous des postures de préau et d’alimenter, in fine, la lassitude des citoyens.

    Traiter la racine, pas le décor

    La véritable radicalité ne se mesure pas au niveau sonore des déclarations d’été, à la brutalité des formules chocs ou à la recherche du buzz médiatique. La surenchère sécuritaire ou l’invective n’ont rien de radical : elles constituent bien souvent la forme la plus paresseuse du conformisme politique.

    Pour le dirigeant comme pour le citoyen, l’enjeu consiste à démêler la radicalité spectaculaire, celle qui agite les passions sans rien transformer du réel, de la radicalité stratégique, la seule qui accepte le coût politique du diagnostic vrai pour s’attaquer aux problèmes à leur racine.

    À l’heure des choix décisifs, le plus grand risque n’est pas de déranger, mais d’anesthésier. Entre la surenchère théâtrale et le discours tiède, calibré pour ne choquer personne à force de vouloir plaire à tous, il existe une voie exigeante : celle d’une « impertinence féconde », comme l’appelle Sandrine Rousseau, expression bien trouvée.

    Qu’il s’agisse de redessiner les contours du débat public ou d’engager une entreprise dans une transformation profonde, la véritable audace consiste à refuser le confort des prudences convenues.

     C’est cette capacité rare à nommer ce que l’on préfère taire, à bousculer les certitudes et à assumer le coût du diagnostic vrai qui distingue le simple gestionnaire du véritable dirigeant.

    Car en politique comme dans les organisations, ce ne sont jamais les postures policées qui font l’Histoire, mais le courage de penser et sortir du cadre pour bâtir l’avenir.

  • Dans mon précédent article du 4 septembre, je revenais sur l’ambivalence fondamentale qui traverse notre histoire politique, ravivée par les récits d’Ernst von Salomon : l’État doit-il agir POUR le peuple (posture technocratique, paternaliste ou protectrice) ou PAR le peuple (posture démocratique, populiste ou assembléiste) ?

    « Mais tu n’as pas parlé de David Lisnard ! « m’ont commenté certains.

    Alors je m’y mets, à la lumière de ses écrits (son livre « Ainsi va la France », compilation d’articles parus dans L’Opinion et Les Echos), et ses récentes déclarations.

    Le maire de Cannes et président de l’Association des Maires de France (AMF) cherche à imposer une troisième voie : celle d’un « désarmement bureaucratique », d’un libéralisme décentralisateur et d’un retour aux libertés locales.

    Dans sa tribune publiée dans L’Opinion le 24 novembre 2022, reprise dans son ouvrage « Ainsi va la France« , David Lisnard lance une interpellation directe : une « lettre à ceux de mes amis libéraux qui ne comprennent rien aux communes ». Le maire de Cannes y brandit la célèbre formule d’Alexis de Tocqueville :

    « Ne voient-ils pas, ces libéraux de papier, que « c’est dans les communes que réside la force des peuples libres », et qu’elles n’ont jamais été aussi modernes et utiles, pourvu qu’on les laisse travailler, qu’on cesse de les priver de leur pouvoir d’aménagement et d’urbanisme, de leur ingénierie juridico-administrative, de leurs finances ? »

    Et d’ajouter un constat empreint de pragmatisme :

    « S’il n’y a plus les maires pour s’occuper des communes, qui sont autant de réalités géographiques, humaines et historiques, correspondant à un ordre spontané et non à une décision parisianiste verticale, qui s’occupera du local ? Qui s’occupera de la voirie, de l’éclairage public, des cimetières, des cantines scolaires (…) de délivrer les actes de naissance, de mariage, de décès, c’est-à-dire d’accompagner toute la vie des habitants ? Des commissaires de gouvernement ? »

    Ce réquisitoire contre la technocratie centrale impressionne par sa cohérence. Mais lorsqu’on passe cette doctrine au crible de notre grille d’analyse, l’État doit-il agir POUR ou PAR le peuple ? le modèle révélé s’avère bien plus complexe qu’une simple apologie de la liberté.

    Si l’on cherche à situer David Lisnard dans ce débat :

    • Il rejette l’État « POUR le peuple » au sens du paternalisme parisien. Pour lui, l’État-providence centralisé infantilise les citoyens, neutralise les maires et étouffe la société sous un maquis de normes et d’agences administratives.
    • Il refuse l’État « PAR le peuple » au sens du démocratisme direct ou populiste. Il ne croit ni aux Assemblées constituantes tirées au sort, ni à la démocratie de la rue ou au référendum permanent.
    • Il propose un « PAR le peuple » territorialisé : la subsidiarité ascendante. Son « peuple » n’est ni la masse sociale des précaires, ni une abstraction identitaire pure. C’est la communauté des citoyens-contribuables ancrés dans leur territoire.

    En empruntant au concept d’ordre spontané cher à l’économiste Friedrich Hayek, Lisnard soutient que la commune n’est pas une création bureaucratique, mais le produit naturel de l’Histoire et de la géographie. Pour lui, le peuple s’exprime légitimement là où il vit : à l’échelle municipale, autour des services du quotidien.

    Le retour du régalien

    Cette vision d’un État modeste et modéré à la base se heurte pourtant à la posture régalienne que tient le candidat à la présidentielle. Lors de son passage sur CNews le 3 septembre 2026, relayé par Le Figaro, David Lisnard tenait des propos sans ambiguïté :

    « Il est une évidence qu’on doit rétablir le délit de séjour illégal en France. Ce délit a été abrogé en 2012. C’est absurde (…) Il est évident qu’il faut revoir la Constitution pour sortir de l’étau des jurisprudences européennes pour pouvoir déterminer, comme plein de démocraties, des quotas, pour savoir qui on accueille. Le droit au peuplement est fondamental dans une nation. »

    Ainsi, à l’instar de ses concurrents, Lisnard n’hésite plus à proposer de toucher au texte fondamental. Cela met en lumière une fracture théorique : il réclame un désarmement absolu de l’État sur le plan économique et local, mais exige un réarmement massif de l’État sur le plan pénal, policier et frontalier.

    Féodalité municipale ?

    C’est ici que surgissent les limites de l’argument tocquevillien de David Lisnard. Vouloir remplacer le centralisme étatique par la « République des maires » soulève plusieurs interrogations :

    La dérive du maire-seigneur

    Alexis de Tocqueville admirait les communes de la Nouvelle-Angleterre parce qu’elles reposaient sur de petites assemblées citoyennes directes. La commune française contemporaine, en revanche, est souvent une structure très présidentialisée. Le maire y concentre un pouvoir considérable : urbanisme, attribution des logements, commande publique, police municipale, subventions aux associations. En retirant le contrôle des agences d’État, ne risque-t-on pas de transformer la ville en une baronnie locale, où le clientélisme et l’allégeance au maire remplacent la neutralité du service public ?

    Le « lien fiscal universel » : un suffrage censitaire déguisé ?

    Lisnard regrette la fin de la taxe d’habitation, estimant qu’elle a rompu le « lien fiscal universel » qui incitait chaque citoyen à contrôler l’action des élus. L’intention de responsabiliser le citoyen est compréhensible. Mais dans une société traversée par les inégalités, lier trop étroitement la légitimité démocratique à la contribution fiscale directe peut glisser vers une forme de cens indirect : seuls ceux qui payent auraient voix au chapitre sur la gestion de la cité.

    La compétition des territoires vs l’égalité républicaine

    Permettre à chaque commune de fixer ses règles et ses impôts favorise naturellement les villes déjà dotées de ressources financières ou touristiques importantes, à l’instar de Cannes. Mais qu’en est-il des petites communes désindustrialisées ou des banlieues paupérisées ? Sans péréquation nationale fortifiée par un État régulateur, l’autonomie communale absolue risque de creuser l’écart entre des Cités-États prospères et hyper-sécurisées d’un côté, et des périphéries abandonnées de l’autre.

    Un néo-gaullisme municipal plutôt qu’un libéralisme pur

    En définitive, David Lisnard n’est pas tout à fait un libéral au sens philosophique de Tocqueville. Sa pensée se rapproche davantage d’un néo-gaullisme municipal : une alliance entre la liberté de gestion pour les notables locaux et la fermeté régalienne pour l’État central.

    Son projet ne consiste pas à supprimer l’État, mais à le découper : laisser la vie quotidienne aux maires, et confier les frontières à la police.

    Contrairement aux mouvements autoritaires du XXe siècle ou aux partis de masse qui ont utilisé des cellules locales comme réseaux de transmission et de surveillance d’un pouvoir centralisé (à l’image des Orstgruppen du NSDAP dans les années 1920, aussi évoqués par Ernst von Salomon dans son livre), le localisme de David Lisnard repose sur une logique inverse : la méfiance envers le centre. Il ne s’agit pas d’installer des relais de l’État dans les territoires, mais de dresser le rempart des libertés communales face aux empiétements de l’État-providence

    Reste à savoir si les Français, historiquement attachés à l’égalité républicaine et à la protection de l’État central, seront prêts à troquer le paternalisme parisien contre l’autorité de leur conseil municipal.

    Car la véritable leçon du libéralisme classique, celui de Tocqueville, réside dans une méfiance égale envers toutes les concentrations de pouvoir. Le véritable libéralisme ne consiste pas simplement à déplacer le curseur de l’autorité du préfet vers le maire, ni à remplacer la bureaucratie d’État par une féodalité locale, fût-elle animée des meilleures intentions pragmatiques.

    Si la commune doit être le berceau de la liberté, ce n’est pas parce qu’elle confère un pouvoir d’aménagement ou de régulation accru aux édiles, mais parce qu’elle offre aux citoyens le cadre le plus direct pour exercer leur libre arbitre, limiter l’arbitraire administratif et contester les abus d’autorité, d’où qu’ils viennent. Le « désarmement bureaucratique » ne sera authentiquement libéral que s’il s’accompagne d’un désarmement du pouvoir local lui-même, en remettant l’individu, et non l’institution municipale, au centre du jeu politique.

    David Lisnard nous invite à trancher le nœud gordien de nos institutions : plutôt que d’attendre de l’État qu’il fasse notre bonheur ou qu’il réinvente la démocratie depuis Paris, ne devrions-nous pas redevenir les artisans directs de notre quotidien au cœur de nos communes ?

    La promesse est séduisante, mais l’équilibre reste fragile. Entre le risque de succomber au paternalisme d’un État-providence et celui de glisser vers une France des baronnies locales et des Cités-États inégales, le chemin de la liberté politique est étroit.

  • À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement militaire américain (GMA) administre l’occupation de sa zone en Allemagne et met en place un processus de dénazification (Entnazifizierung).

    Pour trier la population (évaluer le niveau de responsabilité et de soutien au régime nazi), les autorités alliées imposent le passage d’un formulaire obligatoire : le Fragebogen. Ce questionnaire comporte 131 questions extrêmement détaillées, portant sur :

    • Le parcours politique, les adhésions aux organisations nazies (NSDAP, SS, SA, Hitlerjugend…).
    • Le patrimoine, les finances, les voyages et l’historique d’emploi.
    • La généalogie et les opinions personnelles.

    L’administration américaine exige la distribution de ce document à plusieurs millions d’Allemands. L’initiative devient un fardeau bureaucrate monumental : la plupart des gens mentent, omettent des faits ou caricaturent leurs réponses pour éviter des sanctions (perte d’emploi, arrestation, confiscation de biens).

    L’écrivain allemand Ernst von Salomon utilise ce formulaire d’occupation comme fil conducteur de son œuvre, « Le questionnaire », que je lis en ce moment (916 pages quand même !), publiée en 1951, et qui devient un phénomène de librairie en Allemagne après-guerre. Il réapparaît ainsi avec succès dans l’édition, après son livre « Les réprouvés », paru en 1930, lu aussi et dont j’ai parlé ICI, relatant son histoire dans les cadets puis les corps francs après 1918, son implication dans l’assassinat de Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères, et sa période de six ans en prison.

    C’est dans ce livre qu’il raconte les épisodes de sa vie, en suivant la trame du questionnaire Fragebogen.

    La question 40 (Appartenance à des organisations) est le prétexte au récit de son engagement et à ses réflexions sur le régime instauré par les nationaux-socialistes et Hitler à partir de 1933.

    Pour expliquer son engagement dans les cadets, puis les corps francs, il indique : « Jusqu’à la révolution de 1918, j’avais sans doute vécu dans un monde tracé à l’avance. Je sortais d’une famille de fonctionnaires et d’officiers et, destiné à la carrière militaire, j’avais été élevé au corps royal des cadets de Prusse. Je grandissais donc dans un état d’esprit généralement admis et dans un milieu où le seul intérêt qu’on prenait à l’Etat consistait dans l’obligation de le servir ».

    C’est l’occasion pour lui de commenter une question prégnante dans l’Allemagne des années 20, et qui reste d’actualité aujourd’hui : L’Etat est-il pour le peuple ou par le peuple ?

    Cette expression trouve son origine dans le célèbre discours de Gettysburg prononcé par le président américain Abraham Lincoln en 1863, qui définit la démocratie comme le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

    Pourtant ce deux notions ne sont pas de simples synonymes et divisent la philosophie politique et les positions des partis politiques depuis l’Antiquité.

    Dans la vision « POUR le peuple », on est dans vision paternaliste ou technocratique de l’Etat. Elle considère que l’Etat doit agir dans l’intérêt supérieur de la population, mais que les citoyens n’ont pas nécessairement les compétences pour diriger. Le pouvoir est donc confié à des experts ou à une élite qui sait ce qu’il faut faire. Cela recoupe la conception de Platon et son « Roi-philosophe », qui considère que la politique est un métier qui demande un savoir que la masse ne possède pas. C’est aussi l’argument de ceux qui soutenaient le « despotisme éclairé » de Frédéric II de Prusse : « Tout le peuple, rien par le peuple » (voir Voltaire).

    Aujourd’hui, c’est la vision que défendent les hauts fonctionnaires, les experts économiques, les institutions non élues, les banques centrales, qui veulent décider sur la base de critères scientifiques et techniques.

    Inversement, dans la vision « PAR le peuple », on va stipuler que la légitimité du pouvoir n’existe que si les citoyens participent directement à la création des lois et aux décisions politiques. Le peuple est l’unique souverain. C’est le fondement des théories de Jean-Jacques Rousseau (le contrat social), pour qui la souveraineté ne peut jamais être déléguée ou représentée sans être perdue.

    C’est la posture de tous les démocrates radicaux, partisans de la démocratie directe, de la désignation de représentants par tirage au sort, ou ceux partisans de l’autogestion. Ce sont tous les mouvements divers qui réclament de redonner la parole aux « vrais gens » contre les élites confiscatrices. On parle aujourd’hui des mouvements populistes. Ce sont les mêmes qui vont soutenir et réclamer des RIC (référendums d’initiative citoyenne) pour mieux intégrer les citoyens dans le processus législatif quotidien.

    L’objectif principal est clair : la liberté politique, l’égalité des citoyens, et l’autonomie.

    Ernst von Salomon, lui, dans ce « Questionnaire », rejette simultanément ces deux visions, qu’il considère comme des illusions bourgeoises ou plébéiennes. C’est aussi pourquoi il n’adhèrera pas au NSDAP et à la politique d’Hitler.

    Sa position est :

    Le rejet de l’Etat « PAR le peuple », le peuple, au sens d’une somme d’électeurs, est jugé incapable de grandeur politique. Le vote ne produit que le compromis bourgeois, la tiédeur et la décadence.

    Le rejet de l’Etat « POUR le peuple », par rejet de l’idée d’un Etat providence ou paternaliste : « Nous ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux. Nous luttons pour lui imposer une destinée ». C’est ce refus d’un « bonheur de masse », qui nie à l’Etat d’avoir la charge du « confort du peuple », qui lui fait refuser radicalement ce qu’il considère comme la dérive « populaire » que prendra le nazisme. A ses yeux, il l’écrit clairement, le nazisme est une tyrannie de la plèbe, un mouvement de masse qui a remplacé l’Etat de droit par le règne de la brutalité.

    Si l’on résume la position de l’auteur, l’Etat ne doit être ni pour ni par le peuple, mais au-dessus de lui. C’est un Etat-Destin, comme une entité mystique et historique supérieure, à l’image de la tradition prussienne, et une élite de « type nouveau ».

    C’est aussi une communauté de combat, où le peuple ne doit être ni le décideur, ni le bénéficiaire passif, mais la matière première d’une communauté de destin unie dans le sacrifice et la grandeur de la Nation.

    Ce débat sur l’Etat et le peuple, éclairé par l’Histoire et le témoignage d’Ernst von Salomon est toujours présent, surtout en cette période préparant l’élection présidentielle de l’année prochaine.

    Qu’en est-il de ce débat aujourd’hui ?

    C’est Bruno Retailleau qui affirmait dans son entretien pour Le Figaro du 3 septembre, « En France, la seule cour suprême, c’est le peuple. Je lui donnerai le dernier mot ».

    C’est l’occasion d’aller lire les déclarations et les programmes des candidats déclarés pour la prochaine élection présidentielle de 2027, à l’aune de ce débat, pour identifier, si possible, les conceptions de l’Etat qui s’y révèlent.

    J’ai essayé de conduire l’exercice. J’ai repris les déclarations et les programmes de quelques-uns, l’IA (Merci Gemini) m’a un peu aidé à tout retrouver.

    Voilà le résultat.

    Les partis et candidats : POUR ou PAR le peuple ?

    La plupart des partis aujourd’hui font de leur programme un mélange de « PAR le peuple » et de « POUR le peuple », avec des nuances et écarts quand même significatifs.

    La France Insoumise (LFI)

    Le parti de La France Insoumise (LFI) est le plus proche de la vision « PAR le peuple », sur laquelle insiste son programme « L’avenir en commun ». Il se déclare à la fois pour et par le peuple à travers un concept original, la « souveraineté populaire permanente ».

    En gros, pour LFI, notre Vème République est une « monarchie présidentielle » qui a confisqué le pouvoir au profit d’une oligarchie financière et politique. Sa mesure phare est de passer à une VIème République en convoquant une Assemblée constituante composée de citoyens élus ou tirés au sort (j’ai pas tout compris) pour rédiger une nouvelle Constitution, en excluant, ça c’est sûr, les parlementaires actuels du processus de rédaction.

    Ce parti soutient aussi le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) sous toutes ses formes.

    Autre mesure pour garantir un Etat « PAR le peuple », le droit de révocation des élus : Pour que le peuple garde le contrôle permanent, les citoyens doivent pouvoir démettre un élu en cours de mandat par référendum s’il ne respecte pas ses engagements.

    Mais pour LFI, il y a quand même dans le programme un peu de l’Etat « POUR le peuple ».

    Cela correspond à un Etat fort et planificateur, en charge d’une planification écologique et la reprise en main de la gestion directe de secteurs clés (l’énergie, l’eau, les transports, la santé). Pour lui, on arrête toute gestion « managériale » des services publics et on revient à l’Etat protecteur, qui redistribue les richesses grâce à une fiscalité fortement progressive et importante.

    On retrouve dans ce programme quelques similitudes de forme avec le programme du NSDAP et du nazisme des années 20 évoqué par Ernsr von Salomon : une rhétorique opposant la masse saine ‘ » le peuple ») à une élite corrompue (« l’oligarchie ») ou la finance pour LFI, le système parlementaire pour le NSDAP.

    On retrouve aussi ce besoin d’une forte personnalisation du parti par le leader et le mouvement, et la contestation radicale du système (la Vème République pour LFI et la République de Weimar pour le NSDAP).

    Cependant, sur le fond, les deux programmes divergent totalement.

    Déjà sur la définition du « peuple » : Pour LFI, le peuple est défini sur des critères sociaux (les précaires, les travailleurs, les citoyens). Il en a une vision très inclusive, toute personne résidant sur le territoire et respectant les lois fait partie du peuple, sans distinction d’origine ou de religion (on parle de « Nouvelle France »).

    Alors que le NSDAP et le nazisme avaient défini le peuple comme reposant sur la race et le sang, dans une vision biologique qui n’a rien à voir.

    Même opposition sur la démocratie, LFI prônant ce qu’il appelle une « démocratie radicale et continue », alors que le NSDAP était pour un régime totalitaire, pour abolir le vote et supprimer le pluralisme politique.

    Sur le modèle économique, LFI est plutôt dans la tradition de la gauche sociale, avec l’idée d’une planification et de la redistribution massive des richesses, là où le nazisme, qui a utilisé le terme « socialiste » dans les années 1920, a abandonné cette référence ensuite pour nouer une alliance forte avec les grands patrons allemands pour militariser le pays.

    Cette comparaison entre LFI et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas LFI…).

    Le Rassemblement National (RN)

    Comme LFI, le Rassemblement National (RN) veut dépasser le clivage entre PAR et POUR le peuple en proposant sa propre synthèse : Un Etat extrêmement fort agissant « pour le peuple », mais dont la légitimité repose sur un recours direct et sans intermédiaire au vote, c’est-à-dire « par le peuple ».

    Mais, à la différence de La France Insoumise, la définition du « peuple » n’est pas du tout la même. Pour le Rassemblement National, la définition du « peuple » n’est pas purement citoyenne ou sociale, mais repose sur des critères stricts de nationalité, d’identité et de souveraineté nationale.

    Cette distinction est importante, mais une fois cette définition posée, les programmes se ressemblent.

    Dans la vision de l’Etat « PAR le peuple » on retrouve le recours massif au référendum, l’instauration du RIC, et, concernant les institutions, non pas une VIème République, mais l’instauration de la proportionnelle intégrale.

    Dans la vision de l’Etat « POUR le peuple », il s’agit de protéger le peuple contre des menaces extérieures (mondialisation, immigration, insécurité). Pour cela la doctrine instaure des principes forts sur la priorité nationale, l’Etat souverainiste et sécuritaire (justice et police renforcées), la primauté des lois nationales sur le droit européen ou les traités internationaux.

    Là encore, les détracteurs essayent de comparer ces programmes avec ceux du NSDAP et du nazisme des années 1920.

    Alors que la différence fondamentale, comme pour LFI, réside dans la définition du « peuple », la principale similitude est dans une vision d’un Etat exclusif : L’Etat ne doit pas agir pour « tous les êtres humains présents sur le territoire » (référence LFI), mais exclusivement pour ceux qu’il considère comme les membres légitimes de la communauté politique. Autre similitude, le rejet de l’universalisme : les deux mouvements rejettent une vision libérale classique selon laquelle toute personne vivant et travaillant dans un pays acquiert progressivement les mêmes droits qu’un national.

    En revanche la notion de « préférence nationale » du RN reste un système de discrimination légale et sociale, mais les étrangers en situation régulière conservent le droit de vivre sur le territoire, mais sont placés en second rang pour l’accès à l’emploi, au logements sociaux, ou à certaines allocations (comme les prestations familiales). Alors que le NSDAP des années 1920 prévoyait l’expulsion des non-allemands, et a même mené, à terme, comme on le sait, l’extermination physique des minorités qu’il jugeait « nuisibles » (terme repris malencontreusement par LFI à propos des milliardaires « nuisibles » récemment).

    Autre différence forte : Alors que le NSDAP avait pour projet de détruire la République de Weimar pour instaurer un régime totalitaire, le RN s’inscrit dans les institutions de la Vème République, qu’il souhaite modifier par référendum.

    Cette comparaison entre le RN et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas le RN…).

    Edouard Philippe et « Horizons »

    Edouard Philippe, dans ses déclarations récentes, se positionne clairement dans un Etat « pour le peuple » d’inspiration technocratique et il rejette la vision d’un Etat « par le peuple », au sens de la démocratie directe.

    Dans la vision « POUR le peuple », il parle de rationalité, de vérité et d’efficacité.  Son credo est « l’autorité et le sérieux budgétaire », avec une vision de l’Etat reposant sur l’ordre et la revalorisation des fonctions régaliennes (justice, police, armée), et une gestion rigoureuse des finances publiques. Il défend une gouvernance rationnelle, appuyée sur l’expertise de la haute fonction publique, et voit l’Etat comme un planificateur qu’il veut « solide et pragmatique ».

    Dans le rejet de l’Etat « PAR le peuple », il inclue l’opposition résolue à une idée que le peuple doive participer directement ou indirectement à la création des lois ou au contrôle des institutions.

    D’où toute opposition au RIC, et pour un usage très cadré du référendum (dans la campagne il affirme que le référendum doit être utilisé de manière descendante, proposé par le Président, et sur des sujets précis et techniques, mais uniquement pour valider une stratégie d’en-haut, et non comme un outil de participation populaire).

    Pour Edouard Philippe, le pouvoir est exercé au nom du peuple et pour son bien, mais par l’intermédiaire strict des institutions et des élites qui sont rationnelles.

    La vision d’Edouard Philippe correspond donc à la tradition du réformisme, de la démocratie représentative et de l’attachement à l’Etat de droit, managé par les élites et les experts, en antithèse absolue avec la vision du NSDAP des années 1920 (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas Edouard Philippe…).

    Bruno Retailleau et LR

    Si l’on lit ses déclarations, on peut constater que Bruno Retailleau propose une doctrine originale qui mêle un Etat régalien fort d’en haut (le souverainisme) et un recours radical au peuple (par le référendum), pour s’opposer à ce qu’il nomme « le gouvernement des juges ».

    Il parle de « pacte constitutionnel » pour redonner le dernier mot à la souveraineté populaire pour sortir l’Etat de son impuissance.

    Une position sur l’Etat « PAR le peuple » avec le peuple comme cour suprême

    Contrairement à Edouard Philippe, il adopte un discours beaucoup plus « populiste » au sens institutionnel. La légitimité du nombre doit briser les blocages des élites juridiques.

    Dans son entretien que je citais plus haut, la déclaration « La seule cour suprême, c’est le peuple » fixe bien la doctrine : la démocratie est confisquée par les cours de justice. Si le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) censure une loi votée par les représentants, il veut introduire une procédure permettant au Président de donner la parole aux Français pour « censurer la censure » par référendum. Cette proposition a l’air de faire mouche. Le Figaro publie un sondage le 4 septembre qui indique que huit français sur dix, tous partis confondus, veulent avoir le dernier mot en cas de censure d’une loi par le Conseil constitutionnel.

    Autre proposition radicale, l’élargissement massif du référendum, en modifiant la Constitution pour que le peuple puisse décider par vote direct de toute question législative, y compris sur des sujets de société, la politique pénale ou l’immigration.

    Lui aussi est pour le RIP, dont il veut abaisser le seuil à 2,5 millions contre 5 millions aujourd’hui, pour que le peuple puisse initier des lois plus facilement.

    Tout en étant « POUR le peuple », Bruno Retailleau garde un but précis : Restaurer l’autorité et défendre l’identité culturelle de la communauté nationale. Pour lui, la définition du « peuple » a deux dimensions, d’une part une dimension institutionnelle (le peuple comme pouvoir politique ultime) et d’autre part une dimension culturelle (le peuple comme communauté historique). Cette vision s’oppose complètement à celle de la gauche universaliste (comme LFI) et la vision managériale ou technocratique (celle d’Edouard Philippe).

    Pour Bruno Retailleau, pour faire partie du « peuple français » il ne suffit pas de respecter les lois ou d’avoir des papiers, il faut le partage d’une histoire commune, de mœurs spécifiques et de racines culturelles chrétiennes et laïques. Il exige donc une assimilation des populations immigrées à cette identité nationale préexistante. C’est ce qu’il appelle « La France des honnêtes gens ».

    Dans cette vision, l’Etat, pour Bruno Retailleau, doit agir pour préserver la souveraineté des Français face à l’extérieur. Il propose donc de modifier la Constitution, lui aussi (comme le RN) pour affirmer la supériorité absolue du droit français sur les traités ou jurisprudences de l’Union européenne dans certains cas.

    Il veut aussi protéger le peuple face à la « submersion migratoire » ou à « l’ensauvagement ». Pour cela il veut utiliser le peuple par référendum comme moyen de valider des mesures de rupture que le droit actuel interdit comme la fin des aides sociales automatiques pour les étrangers.

    Que conclure ?

    On comprend bien que dans cette question de « PAR » ou « POUR » le peuple vue par les candidats politiques à la Présidence de la République en 2027 tout est aussi dans la définition que chacun donne au « peuple », et dans un équilibre entre un peu de chaque, avec quand même des visions assez différentes.

    Mais si l’on est attaché à la liberté, et à une vision libérale de la société, quelle position peut-on prôner ? C’est là que l’on parlera plutôt de l’Etat arbitre.

    Une vision libérale : l’Etat arbitre

    Dans une vision libérale, qui n’est celle d’aucun des candidats analysés ci-dessus, ce clivage entre l’Etat « pour » ou « par » le peuple est dépassé par un principe supérieur, la méfiance absolue envers l’Etat et la primauté des libertés individuelles.

    On y inclue trois piliers fondamentaux :

    1. Le refus d’un Etat « POUR le peuple » paternaliste

    Pour un libéral, l’Etat n’a pas à définir le bonheur ou l’intérêt supérieur des citoyens à leur place. Un Etat qui prétend « agir pour le bien » du peuple glisse souvent inévitablement vers la technocratie ou le dirigisme. Le peuple est composé d’abord d’individus autonomes, responsables, capables de savoir eux-mêmes ce qui est bon pour eux.

    • La limitation des pouvoirs (contre la tyrannie de l’Etat « PAR le peuple »

    Être libéral, c’est aussi se méfier de la démocratie directe ou absolue. Si le peuple souverain peut tout décider à la majorité (51%) il peut aussi voter des lois liberticides pour la minorité (49%). L’Etat « par le peuple » est donc à encadrer par des contre-pouvoirs, une Constitution et le respect des droits fondamentaux (comme la propriété privée et la liberté d’expression).

    • L’Etat minimum ou arbitre

    Le rôle de l’Etat n’est ni de guider le peuple, ni d’être l’outil de sa volonté permanente. L’Etat doit être un arbitre neutre qui garantit les règles du jeu (la justice, la sécurité, le respect des contrats) pour permettre aux individus, au marché, et à la société civile de s’auto-organiser librement.

    Pour approfondir ces notions rien de tel que de remonter aux sources et de relire Alexis de Tocqueville qui, dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique » tranche le débat.

    Dans sa hantise de l’Etat « pour » le peuple, qu’il appelle le despotisme doux, il redoute un Etat qui se chargerait seul d’assurer la jouissance des citoyens, et de veiller sur leur sort, réduisant le peuple à n’être plus « qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

    Dans sa hantise d’un Etat « par » le peuple il voit la tyrannie de la majorité, comprenant que le suffrage universel sans contre-pouvoir peut mener à l’écrasement des minorités et de la pensée originale par la masse.

    La solution ne réside ni dans la soumission à un Etat bienveillant, ni dans le vote permanent, mais plutôt dans la vitalité des associations locales, la décentralisation et l’indépendance de la justice.

    Qui seront les Alexis de Tocqueville d’aujourd’hui pour aider les candidats et nos dirigeants politiques à sortir du dilemme entre par et pour le peuple ?

    Serons-nous un troupeau d’animaux timides dirigés par un Etat berger ? Ou avons-nous envie d’autre chose ?

    On a encore huit mois pour y réfléchir…

  • « Ce que je pense, c’est qu’au stade où vous en êtes, vous allez toucher le dur. Tous autant que vous êtes mais surtout toi, avec le domaine que tu as choisi. Tant que vous vous amusiez à cartographier le monde ou à créer des applis pour reconnaître les plantes ou trouver l’original d’un meuble, vous ne gêniez personne. Je caricature évidemment. Mais tu comprends ce que je veux dire. Aujourd’hui, vous vous attaquez à l’essentiel : l’humain et ses limites. D’après ce que je sais, vous travaillez sur l’allongement de la vie, sur l’interface entre le biologique et la machine, vous développez des outils d’intelligence artificielle qui pulvérisent le savoir humain.

    Alors, vous allez avoir tout le monde sur le dos. L’Etat va se dresser devant vous, avec ses normes, ses limites éthiques et légales, sa volonté de tout contrôler ».

    Cette discussion, c’est celle entre un entrepreneur de la Tech en Californie et Ronald, qui vient proposer une idée et ses services pour résoudre ce dilemme : Pour éviter les bâtons dans les roues, il faut créer, ou plutôt prendre le contrôle, d’un Etat où il pourra faire la loi comme il veut, dans un esprit libertarien, loin des normes et des contrôles. Le but est de faire un coup d’Etat dans un pays propice à ce genre d’action, et d’y prendre le pouvoir.

    Ainsi démarre le roman de Jean-Christophe Rufin, « D’or et de jungle » (2024).

    Comme l’auteur le précise en note de première page, il s’agit d’une œuvre de fiction, mais les éléments géographiques sur le pays, réel, sont très documentés.

    Le contexte, lui non plus, n’est pas complètement absurde, et cette envie des champions de la Tech d’échapper aux législations et pouvoirs des Etats est aussi souvent visible et revendiquée.

    Un thriller géopolitique au cœur de la démesure technologique

    Ancien diplomate et ambassadeur, Jean-Christophe Rufin met dans D’or et de jungle son érudition géopolitique au service d’une mécanique romanesque redoutablement efficace. Le choix du décor, un sultanat d’Asie du Sud-Est richissime mais institutionnellement fragile, témoigne d’une connaissance fine des vulnérabilités propres aux micro-États. La grande force de l’ouvrage réside dans la minutie avec laquelle est décrite la privatisation d’une opération d’influence et d’un coup d’État à l’ère numérique : guerre psychologique, manipulation des réseaux sociaux, cyberattaques ciblées et mercenariat moderne.

    Au-delà de l’action, le roman vaut pour la confrontation stylisée entre deux mondes : d’un côté, le pragmatisme cynique des barbouzes et professionnels du terrain ; de l’autre, l’idéalisme messianique et hors-sol des tycoons de la Silicon Valley, convaincus que le progrès technologique valide leur affranchissement de toutes les contraintes morales.

    On pourra certes regretter une caractérisation parfois schématique des figures d’entrepreneurs ou de mercenaires, frôlant le type sociologique pour mieux servir la démonstration. De même, la fluidité du récit souffre par moments de la juxtaposition entre les séquences de pur thriller et les digressions théoriques. Il n’en reste pas moins que Rufin signe une satire féroce et captivante de la hubris contemporaine.

    Le piège normatif : la régulation comme accélérateur d’émancipation

    Mais réduire D’or et de jungle à un pur récit d’aventure sous les tropiques serait passer à côté de son véritable sujet. En filigrane, Rufin pointe le véritable moteur de cette hubris technologique : le rejet viscéral de la contrainte publique.

    Face à une Europe perçue par la Silicon Valley comme un continent-bureaucrate, prompt à réguler avant d’innover, armé de son AI Act et de sanctions record, la réglementation ne joue plus le rôle de garde-fou. Elle devient le détonateur. Plus l’État encadre, taxe et interdit, plus l’idée d’une échappatoire territoriale devient séduisante pour ces barons du numérique.

    En France, des observateurs de la révolution numérique comme Laurent Alexandre pointent régulièrement ce paradoxe : en cherchant à réguler des technologies majeures qu’elle ne maîtrise plus industriellement, l’Europe s’expose au risque de devenir une simple « colonie numérique ». Ce sentiment d’impuissance publique nourrit en retour le mépris des entrepreneurs pour le régulateur : pourquoi se soumettre à des contraintes imposées par des États jugés dépassés et incapables de produire leurs propres champions ? La fiction de Rufin anticipe-t-elle le coup d’État de demain, ou ne fait-elle que devancer de quelques années l’inévitable sécession de ceux qui se pensent désormais au-dessus des lois républicaines ?

    Du roman au réel : la tentation libertarienne des seigneurs de la Tech

    Ce scénario n’a rien d’une élucubration. Dans le monde réel, l’obsession d’échapper au contrôle étatique structure la pensée d’une frange majeure de la Tech californienne depuis plus de deux décennies.

    L’échappée maritime et les territoires autonomes

    Dès 2008, Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, finançait le Seasteading Institute avec une ambition explicite : construire des cités flottantes autonomes dans les eaux internationales pour tester de nouveaux modes de gouvernance, libres d’impôts et de lois étatiques. Si le seasteading s’est heurté à des obstacles techniques, l’idée s’est incarnée plus récemment sur la terre ferme. Au Honduras, le projet Próspera sur l’île de Roatán a matérialisé la création d’une zone privée semi-autonome gérée par des investisseurs américains, dotée de ses propres règles juridiques et fiscales pour attirer l’innovation biomédicale et les crypto-actifs sans la tutelle des régulateurs nationaux.

    Les « Network States » et la souveraineté privée

    Cette philosophie a trouvé son manifeste théorique dans le concept de Network State forgé par Balaji Srinivasan (ancien associé du fonds Andreessen Horowitz). L’idée ? Former d’abord une communauté numérique idéologiquement alignée, accumuler du capital, puis acheter progressivement des territoires physiques à travers le globe pour se faire reconnaître comme un État souverain de plein droit. C’est la trajectoire exacte que théorise le personnage de Ronald dans le roman de Rufin.

    L’extraterritorialité de facto et l’effacement du politique

    Sans même acheter un pays, des figures comme Elon Musk exercent déjà une forme de souveraineté parallèle. En gérant de manière unilatérale le réseau satellitaire Starlink sur des théâtres géopolitiques majeurs, Musk démontre qu’un acteur privé peut arbitrer la conduite de conflits internationaux sans en référer à un gouvernement.

    Cette prise de main met en lumière un décalage d’autorité structurel : le personnel politique traditionnel, contraint par les calendriers électoraux et des cadres réglementaires rigides, peine à conserver le rythme face à des géants technologiques disposant d’un capital quasi-illimité et d’une maîtrise exclusive des infrastructures critiques. Dès lors, lorsque la capacité décisionnelle bascule chez les capitaines d’industrie, l’autorité étatique s’efface progressivement. La tentative de prise de contrôle territoriale décrite dans le livre n’est que la suite logique d’une souveraineté politique déjà largement érodée.

    En mettant en scène la rencontre explosive entre l’ingénierie financière, le mercenariat et le messianisme technologique, D’or et de jungle dépasse le simple cadre de la fiction spéculative. Le roman décrit l’aboutissement logique d’un basculement de puissance : celui où la concentration de capital et la maîtrise des technologies critiques dépassent l’autorité des structures étatiques traditionnelles.

    Reste une question ouverte que Rufin nous oblige à poser : face à des acteurs capables de financer leurs propres infrastructures, leurs satellites et leurs intelligences artificielles, la régulation étatique gardera-t-elle sa force coercitive, ou ne fera-t-elle qu’accélérer l’émergence d’entités souveraines privées hors de portée du droit ?

  • Dans un précédent article consacré aux combattants de la 2ᵉ DB, j’explorais ce que l’Histoire enseigne sur le « jour d’après » : ce moment critique où, l’objectif suprême ayant été atteint, une équipe bascule dans le vide stratégique et la perte de repères.

    Ma lecture récente des « Réprouvés » (écrit en 1930 en prison) d’Ernst von Salomon offre une tout autre perspective sur la dynamique des groupes sous tension. Là où la 2ᵉ DB incarnait la victoire triomphante suivie du spleen de la démobilisation, les Corps francs de 1919-1920 nous plongent dans le vertige inverse : celui de la défaite non digérée, du rejet populaire et de l’activisme désespéré.

    Un épisode de l’Histoire parfois oublié, que nous restitue Ernst von Salomon, témoin et acteur des évènements.

    La première partie de ce récit de première main raconte cette impression d’être des « réprouvés », déconsidérés, avant de devenir des conjurés et des criminels (Ernst von Salomon sera impliqué dans l’assassinat de Walther Rathenau, ministre des Affaires étrangères, le 24 juin 1922).

    La genèse des Corps francs et l’enfer des Provinces baltes (1919)

    Pour comprendre les états d’âme d’Ernst von Salomon, il faut revenir au chaos de l’Allemagne de la fin 1918. L’Empire s’est effondré, l’armée régulière est en décomposition et le pays menace de basculer dans la révolution. Le nouveau gouvernement social-démocrate (SPD), incapable de maintenir l’ordre et bloqué par une armée officielle qui refuse d’intervenir, fait appel à des volontaires pour former des unités paramilitaires : les Corps francs (Freikorps).

    Ces troupes regroupent des vétérans incapables de se réadapter à la vie civile, mais aussi une extrême jeunesse : des adolescents de 17 ou 18 ans issus des écoles de cadets, comme Salomon (né en 1902). Trop jeunes pour avoir combattu entre 1914 et 1918, ils sont nourris d’un idéal romantique du devoir patriotique.

    Lorsque la menace bolchevique se précise à l’Est au début de l’année 1919, l’état-major et le gouvernement de Berlin refusent une nouvelle fois d’y engager officiellement l’armée régulière afin d’éviter toute confrontation directe avec les Alliés vainqueurs. Ce sont donc les Corps francs que l’on envoie en première ligne dans les provinces baltes (Lettonie, Estonie). Pour le pouvoir politique, ces troupes privées offrent un avantage cynique : pouvoir mener la guerre tout en niant toute responsabilité officielle.

    L’expédition répond alors à un triple enjeu :

    • Un écran de fumée diplomatique : Utiliser ces mercenaires non officiels avec la tolérance tacite des Alliés pour faire barrage à la poussée de l’Armée rouge soviétique vers l’Europe de l’Ouest.
    • La défense des barons baltes : Protéger les grands domaines fonciers de l’aristocratie germano-balte locale.
    • Le mirage de la colonisation (Land) : On promet aux volontaires des terres à cultiver à l’Est à la fin des combats. Pour ces adolescents de 17 ou 18 ans sans avenir dans une Allemagne ruinée, c’est un puissant moteur d’engagement.

    Sur le terrain, l’expédition bascule dans la barbarie. Privés de lignes de front claires et de tout cadre juridique, les affrontements opposent les Corps francs non seulement aux bolcheviques, mais aussi aux nationalistes lettons. Salomon y découvre la cruauté brute, participant à des nettoyages de villages et assistant à des tortures terrifiantes, à l’image de son compagnon de section Kleinschroth, retrouvé le corps mutilé et le visage supplicié au sel, déclenchant une spirale de vengeances sanguinaires. La guerre perd tout sens politique pour devenir une expérience d’anéantissement pur. Salomon résumera cette fascination nihiliste par cette formule :

    « Nous étions des traqueurs de chimères, des hommes ivres de guerre et de carnage. »

    C’est en plein milieu de cette campagne sauvage qu’intervient le couperet : la signature du traité de Versailles, le 28 juin 1919. Pour respecter les exigences des Alliés, le gouvernement républicain de Berlin ordonne la dissolution des Corps francs et l’évacuation immédiate de la Baltique.

    Pour Salomon et ses camarades, le choc est immense : ils se sentent poignardés dans le dos par leur propre gouvernement. Refusant d’abord d’obéir, arrachant leurs insignes officiels pour poursuivre un combat clandestin, ils basculent dans l’insoumission. Lorsqu’ils sont finalement rapatriés de force à la fin de l’année 1919, dépouillés de leurs armes et déclarés hors-la-loi par la jeune République, ces jeunes de 17 ans deviennent définitivement des « réprouvés » (Geächteten).

    Salomon résume cette errance existentielle et le vide idéologique qui en découle par cette formule célèbre :

    « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ; et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. »

    Déconnectés de la société civile, sans métiers, sans repères et ivres d’amertume, ils se transforment en mercenaires errants, prêts à se retourner contre la République de Weimar.

    Le basculement : le Putsch de Kapp et le drame d’Harburg (1920)

    C’est dans ce climat de ressentiment accumulé qu’éclate, en mars 1920, le Putsch de Kapp, baptisé du nom de son instigateur civil, Wolfgang Kapp, un haut fonctionnaire ultra-nationaliste et prussien qui s’était proclamé chancelier avec l’appui des généraux révolté. Refusant la dissolution de leurs unités exigée par le traité de Versailles, ces militaires et milices tentent ainsi un coup d’État pour renverser le gouvernement républicain.

    Kapp ne voulait pas seulement faire une émeute de rue, mais installer un nouveau gouvernement de facto à Berlin (ce qui échouera en 5 jours face à la grève générale déclenchée par la population et les syndicats).

    Envoyées pour prendre le contrôle des centres ouvriers du Nord, les unités des Corps francs, notamment « les Bavarois » (surnom donné aux combattants du corps franc bavare du général von Epp, ultra-nationalistes et aguerris aux luttes anti-bolcheviques), se heurtent à une résistance inattendue à Harburg.

    Face aux soldats se dressent non seulement les « gardes rouges » (les milices armées des conseils d’ouvriers et de soldats), mais la population tout entière. Salomon décrit avec stupeur la présence des femmes des quartiers populaires en première ligne : des ménagères et des ouvrières qui huent, crachent et frappent les soldats, brisant net leur code d’honneur patriarcal. Traqués dans les rues et à court de munitions, les Bavarois se retranchent dans une école avant de capituler. Lors de leur sortie désarmée, plusieurs d’entre eux sont lynchés par la foule furieuse.

    Pour le jeune Salomon, le choc est total. Voir ces soldats aguerris vaincus par une foule d’ouvriers et de ménagères marque la fin du mythe de leur supériorité. Surtout, cela révèle une vérité cruelle : ils ne sont pas perçus comme des héros restaurateurs de l’ordre, mais comme des oppresseurs haïs par le peuple.

    La rupture : la « révolution de l’esprit »

    C’est au terme de cet épisode fratricide que Salomon tire le bilan de l’échec de la violence brute. Dans une tirade lucide, il retranscrit la fin du temps des armes et le besoin d’une refondation intellectuelle :

    « J’ai idée que la révolution est encore à faire. La démocratie parlementaire ? – allons donc, c’était moderne en 1848 […]. Et le marxisme ? C’est un programme ferme et solide […]. Mais quoi qu’il en soit, la révolution n’est pas venue. Le résultat de 1918 ce n’est qu’une mixture de 48, de Guillaume II et de Marx. Et ça se voit ! Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme. Et c’est en face d’elle que nous sommes. Et nous avons lutté « pour la paix et pour l’ordre ». Hélas ! […]

    Je crois que c’est à nous de faire la révolution. […] Nous avons commencé par l’assaut des barricades, et nous avons échoué. La révolution de l’esprit, c’est à elle que je pense lorsque je dis qu’il nous reste à faire la révolution. C’est à cela qu’il faut se mettre maintenant. […] Il faut que nous fassions la révolution pour la nation […]. Et pour cela il faut d’abord savoir ce que c’est au juste que la nation. Je veux dire savoir, non pas deviner. […] Apprendre cela, voilà, il me semble, la tâche. »

    En quelques mots, Salomon ferme le chapitre du terrorisme de rue pour ouvrir celui du travail doctrinal et de l’apprentissage.

    Ce que ce récit inspire aux dirigeants d’aujourd’hui

    Une citation célèbre, attribuée au philosophe George Santayana, dit : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter ».

    Les réflexions et le récit d’Ernst von Salomon sont un rappel puissant des enjeux de management face aux jeunes générations qui s’éloignent et rejettent les règles établies par leurs aînés ou leurs dirigeants… au point de vouloir prendre le pouvoir à leur place. En livrant ce témoignage sur le vif, Salomon se fait le porte-parole de cette réaction épidermique : celle d’une jeunesse enthousiaste et idéale, confrontée à une gouvernance à laquelle elle n’adhère plus.

    On peut retenir :

    • La rupture générationnelle et la dérive des énergies : Cette histoire illustre la trajectoire d’une nouvelle génération qui refuse le modèle proposé par ses dirigeants. Lorsqu’une jeunesse en quête de souffle, d’impact et de passion se heurte au pragmatisme gestionnaire de sa gouvernance (comme le SPD en 1919), un vide émotionnel s’installe. Faute de trouver une cause ou une ambition fédératrice dans le cadre officiel, cette énergie très motivée s’éloigne du projet commun, basculant dans une sous-culture autonome qui finit par couper définitivement les ponts avec l’organisation.
    • Le risque ultime de la déception : la bascule dans la contestation radicale : L’histoire de Salomon rappelle aussi que la désillusion prolongée, lorsqu’elle s’accompagne du sentiment d’être incompris ou trahi par le système, ne mène pas seulement au désengagement passif. Elle peut pousser vers une forme de guérilla interne, de cynisme destructeur, voire de contestation ouverte contre la gouvernance et les méthodes établies.
    • Les effets de la rupture d’engagement (« l’effet lâchage ») : L’épisode du retrait imposé par le traité de Versailles montre la violence psychologique ressentie par le terrain lorsque la hiérarchie modifie brutalement les règles du jeu ou abandonne un projet sur lequel les équipes se sont fortement investies sous la pression de contraintes extérieures.
    • Le mirage des réorganisations cosmétiques (« Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme ») : Le constat amer de Salomon face à la réorganisation de l’État offre une leçon saisissante. Rebaptiser des structures, modifier des organigrammes ou plaquer de nouvelles étiquettes sans faire évoluer les postures managériales profondes engendre la réaction immédiate d’équipes du terrain qui identifient rapidement l’absence de transformation réelle.
    • Le piège de l’activisme sans vision (« Commencer par l’assaut des barricades ») : L’aveu de Salomon (« Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ») résume les dérives de l’hyper-activisme opérationnel. Vouloir agir aux forceps et privilégier l’exécution à tout prix sans avoir défini le cap au préalable expose l’organisation à un déploiement d’énergie stérile et à un risque d’épuisement collectif.
    • L’exigence d’acculturation (« La révolution de l’esprit ») : En concluant qu’il faut « d’abord savoir » et « apprendre », Salomon rappelle une règle fondamentale du leadership : toute transformation pérenne commence par un travail de fond sur la culture, le sens et l’alignement des esprits avant même de chercher à basculer dans l’action.

    En définitive, le récit de Salomon nous met en garde. Car l’Histoire montre que cette désillusion ne reste jamais stérile : le vide politique et l’amertume de Salomon et de ses compagnons déçus formeront, une décennie plus tard, le terreau le plus fertile à l’essor du national-socialisme et à la conquête du pouvoir par Hitler en 1933. Faute d’avoir su offrir un cap républicain et une ambition légitime à cette jeunesse en quête d’absolu, la société weimarienne a laissé le fanatisme capter son énergie dévoyée.

    Face aux tensions d’aujourd’hui, la question s’impose à tout dirigeant : comment répondons nous à ces jeunes générations qui s’éloignent des standards de leurs aînés et cherchent leur propre « révolution de l’esprit » ? Saurons-nous leur offrir une vision et un cadre inspirants avant que le désenchantement ne fasse son œuvre ?

    Quel cap et quelle ambition répondront à leurs attentes avant que le désenchantement ne les pousse vers l’affrontement ou le retrait ?

  • Dans un entretien accordé début juillet au Figaro Magazine, Éric Zemmour déclarait :

    « La guerre civile me hante. Mais je ne la provoque pas, je la vois venir. Je pense même qu’elle a déjà commencé. »

    L’affirmation est tranchée, mais elle fait écho aux propos tenus par Gérard Collomb lorsqu’il quittait le ministère de l’Intérieur le 3 octobre 2018 : « On vit côte à côte… je crains que demain on ne vive face à face. »

    Au-delà des postures et de la scène politique, ces avertissements touchent à une dynamique humaine universelle. Qu’il s’agisse de la France du XVIᵉ siècle, de la Guerre d’Espagne ou des entreprises modernes, la guerre civile désigne ce moment critique où des individus partageant un même espace cessent de reconnaître l’existence d’un cadre commun.

    La guerre civile, voilà une menace pour l’unité.

    Cela me rappelle aussi des formes de guerre civile, en moins violentes heureusement, que l’on rencontre dans nos entreprises et organisations, et où l’on cherche un sauveur pour apporter des solutions et « calmer le jeu ».

    L’Histoire offre alors une grille de lecture utile pour diagnostiquer le mal et esquisser des solutions.

    Comprendre la stasis : l’infection du corps social

    Pour penser ce phénomène, il faut remonter aux origines de la philosophie politique et au concept grec de stasis.

    Dans la Grèce antique, la stasis ne désigne pas seulement la guerre civile armée ou la bataille rangée, mais un état de crise intestine, de paralysie et de crise morale où la Cité (polis) se déchire de l’intérieur.

    La stasis, c’est le moment où la politique cesse d’être un espace de délibération pour devenir une arène de factions irréconciliables. La nuance y devient une trahison, et l’intermédiaire un ennemi.

    L’essence du conflit : le rejet conscient et l’ennemi intime

    Cette mécanique d’effondrement du lien social trouve une illustration saisissante dans l’Histoire moderne. Dans l’éditorial du numéro d’août septembre 2026 du Figaro Histoire consacré à la Guerre d’Espagne, Michel de Jaeghere en fait une description générale qui en montre la nature singulière :

    « Les guerres civiles ont une âpreté que n’ont pas les guerres étrangères. […] On n’y appartient pas à son camp par le hasard de la naissance ; on le choisit par rejet conscient de ce qu’incarne l’adversaire ; on se bat pour l’idéal qu’il voudrait piétiner. On ne peut repousser l’ennemi au-delà des frontières ; on veut l’éliminer. […] Il n’a pas pour vous un visage anonyme : il a celui de quelqu’un qui vous hait. »

    Cette analyse met à nu la différence fondamentale entre la guerre classique et la stasis :

    • La guerre extérieure oppose deux ensembles distincts qui se battent par fatalité géographique ou politique.
    • La guerre civile oppose des proches qui choisissent leur camp non par adhésion absolue à une cause, mais par rejet conscient de l’autre.

    C’est ce que scandait déjà le Chœur de la tragédie « La Guerre civile » d’Henry de Montherlant (1965) :

    « Je suis la Guerre civile, je suis la bonne guerre, celle où l’on sait pourquoi l’on tue et qui l’on tue : le loup dévore l’agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. »

    On pense bien sûr aux Guerres de Religion du XVIᵉ siècle, où cette haine du voisin poussait chaque camp à des accès de violence rituelle : les uns pour prouver que les prêtres n’étaient que des hommes ordinaires, les autres pour défigurer chez « l’hérétique » l’image du Créateur. Dans tous les cas, l’autre n’était plus un contradicteur, mais une incarnation du Mal dont il fallait purifier le sol.

    La dérive managériale : de la Voice au piège de la rivalité mimétique

    Transposée dans le monde du travail, la stasis prend rarement la forme de violences physiques. Elle n’en demeure pas moins destructrice : guerre de clans, rétention d’information stratégique, paralysie des décisions, querelles de personnes déguisées en débats d’idées.

    Comment une organisation bascule-t-elle dans cette logique de blocs ?

    La corruption de la Voice

    Dans une grille de lecture classique développée par Albert Hirschman, que j’évoquais dans un précédent article consacré au triptyque Exit, Voice, Loyalty, la prise de parole (Voice) constitue le mécanisme de régulation par excellence. Elle permet d’exprimer un désaccord pour corriger une trajectoire.

    Dans une guerre civile d’entreprise, la Voice est dévoyée. Elle ne cherche plus à améliorer l’organisation, mais à disqualifier la faction adverse. La Loyalty (la loyauté envers la mission globale de l’entreprise) disparaît au profit d’une loyauté exclusive envers son clan ou sa direction. Ne reste alors pour les profils pragmatiques ou modérés que l’Exit (le départ), abandonnant le terrain aux seuls doctrinaires.

    Le piège du mimétisme (René Girard)

    Cette dynamique s’explique par ce que le philosophe René Girard a théorisé sous le nom de rivalité mimétique. La violence la plus féroce ne vient pas de ce que nous sommes profondément différents, mais de ce que nous désirons la même chose (la légitimité, le pouvoir, le contrôle du récit interne).

    En se battant, les belligérants deviennent des « jumeaux d’affrontement ». Chaque camp adopte exactement les mêmes comportements toxiques en se dédouanant par l’attitude de l’autre (« Je suis obligé de manœuvrer ainsi parce qu’en face, ils font pire »). Et lorsque la tension devient insupportable, l’organisation cherche souvent à se soulager en désignant un bouc émissaire, un responsable sacrifié pour l’exemple, sans jamais traiter le conflit culturel sous-jacent.

    Le rôle du dirigeant

    Face à cette menace , quelle doit être la posture du leadership ? Ce que nous apprend l’expérience tient en quatre points simples mais essentiels.

    1. Refuser la tentation du « Divide et impera » (Diviser pour régner) : Le leader qui instrumentalise les querelles internes pour consolider son pouvoir finit toujours emporté par le chaos qu’il a laissé grandir.
    2. Reconstituer le Tiers d’Arbitrage : La guerre civile s’installe quand il n’y a plus de juge neutre. Le dirigeant doit s’imposer non comme la partie prenante d’une faction, mais comme le garant impartial de la règle du jeu et de la mission commune.
    3. Assainir le langage : Comme le notait Thucydide, le premier symptôme de la stasis est la corruption du sens des mots. Le manager doit proscrire la rhétorique des procès d’intention et exiger des faits, des chiffres et des arguments mesurables.
    4. Instaurer la sécurité psychologique : L’opposé de la guerre civile n’est pas le silence ou le consensus mou, mais le désaccord fécond. Autoriser la contradiction ouverte sur les idées empêche la frustration de fermenter en subversion clandestine.

    Conclusion : Garder le cap du bien commun

    De la grande Histoire aux réunions de direction, la leçon des guerres civiles est toujours la même : elles ne commencent pas dans la fureur, mais au moment où l’on cesse de partager une réalité commune.

    Le rôle de celui qui dirige n’est ni de nier les divergences, ni d’excommunier les opposants. Il est de rappeler sans relâche la raison d’être du collectif, de maintenir l’espace du dialogue et de veiller à ce que la haine du voisin ne vienne jamais remplacer la passion du projet partagé.

    C’est aussi ce qui manque parfois (souvent?), dans les débats un peu trop violents de la société.

  • Pour comprendre et réfléchir aux conséquences de l’envahissement de l’intelligence artificielle sur nos vies, rien de tel que d’aller chercher sinon des réponses, du moins des questionnements, dans les essais parus cette année.

    Je me suis plongé dans « Le ministère du futur » de Kim Stanley Robinson, « Le péril IA » de Gilles Babinet, « Sanctuaires » de Abel Quentin, mais aussi dans la nouvelle d’Edgar Poe « Le masque de la mort rouge », et aussi l’encyclique du Pape.

    Quel rapport entre une fiction climatique, deux essais sur les algorithmes, un classique de la littérature fantastique, et l’encyclique du Pape ? Un point commun fondamental : la tentation de la citadelle et le bal masqué de nos dirigeants face aux réalités dérangeantes.

    À l’heure où les Comex oscillent entre l’optimisme béat et la paralysie bureaucratique, comment retrouver une véritable excellence décisionnelle ?

    Un bon exercice de prise de recul estival.

    La fiction est parfois le plus efficace des miroirs pour ausculter nos dynamiques décisionnelles. Dans le chapitre 61 de son roman Le Ministère du Futur, Kim Stanley Robinson utilise une métaphore frappante inspirée du Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe pour illustrer l’aveuglement de nos élites économiques.

    Chez Poe, le prince Prospéro et ses courtisans se barricadent dans une abbaye fortifiée aux portes soudées à la forge pour fuir une épidémie mortelle. Ils s’y enferment pour s’étourdir dans un bal masqué fastueux pendant que le peuple agonise dehors. Pour Robinson, cette citadelle intouchable symbolise l’illusion selon laquelle la richesse ou des modèles théoriques abstraits (comme le marché des droits à polluer) pourraient servir de bouclier contre les lois biophysiques de la Terre. La réalité, tout comme la Mort Rouge, finit toujours par traverser les murs, rappelant que personne n’échappe aux crises écosystémiques.

    Cependant, réduire cette grille de lecture à une simple posture technophobe ou écologiste serait une erreur de jugement. Ce mécanisme de la « citadelle étanche » se manifeste de façon bien plus subtile dans le monde des affaires et de la technologie, à travers des positions antagonistes qui cherchent toutes, à leur manière, à s’affranchir de la complexité humaine.

    La « Décennie Fabuleuse »

    Cette tentation de s’affranchir des contraintes par le récit n’est pas nouvelle, et l’actualité récente nous en offre un exemple saisissant. Fin juillet 2026, le campus « Laissez-nous faire » d’Alain Madelin, avec ses fidèles et son optimisme assumé sur la « décennie fabuleuse », a pu faire penser à une forme de danse du masque.

    Il y avait dans ce rassemblement une volonté claire, et joyeusement provocatrice, de se libérer des normes et des injonctions étatistes qui brident la créativité et l’inventivité des acteurs économiques. C’est l’expression d’une foi profonde dans l’énergie humaine. Mais le risque de ce bal doctrinal est de glisser vers un huis clos hermétique : à force de célébrer la pureté d’un modèle de dérégulation totale, on s’expose au retour brutal des réalités biophysiques et des fractures systémiques. Préférer le confort du modèle abstrait à la rugosité des faits macroéconomiques : c’est le premier piège de l’aveuglement managérial.

    L’hypnocratie technologique et la solitude des fiches de données

    Aujourd’hui, l’abbaye de Prospéro a trouvé de nouvelles parures. Les masques en soie ont été remplacés par les écrans de l’Intelligence Artificielle Générative. Mais là où le regard superficiel ne voit qu’un débat sur la productivité, Gilles Babinet pose un diagnostic bien plus profond dans son ouvrage « Le Péril IA« . Il y dénonce ce qu’il nomme l’hypnocratie technologique : un modèle de « post-raison » où la personnalisation algorithmique opère une « fragmentation égoïste massivement orchestrée ».

    Pour le dirigeant, le véritable péril n’est pas le grand remplacement de l’homme par la machine, mais la réduction de l’individu à un profil optimisable, une simple « fiche de données » vidée de sa singularité. Cet œil froid de l’IA, qui croit cerner l’humain à travers ses préférences, engendre au sein des organisations une solitude radicale.

    Pour sortir de ce bal masqué binaire, Babinet nous invite à un détour par Carl Gustav Jung : l’IA, en prenant sa place légitime dans l’ordre utilitaire du monde pour nous décharger de la pure logique, doit libérer l’énergie nécessaire à notre quête intérieure. Le management moderne doit accepter de réinvestir des espaces « inefficaces », lents, contemplatifs, pour préserver la substance de ses équipes.

    C’est ici que se noue le dialogue avec un autre auteur de cette année, Abel Quentin, romancier qui s’est lancé dans cet essai, « Sanctuaires« , dans une réflexion très personnelle sur ce qu’il appelle « l’invasion de l’IA générative » pour y « résister ». C’est un essai, non pas technique, mais littéraire, assez ironique, et politique.

    Dans cet essai assez provocateur, Abel Quentin refuse de baisser les yeux face au discours dominant du fait accompli, ce fameux « C’est comme ça ! Elle est là ! » répété en boucle par les technofatalistes qu’il caricature sous les traits du personnage qu’il imagine en « Michel Super ». L’originalité d’ Abel Quentin est de dynamiter le mythe : non, toute innovation n’est pas un progrès.

    En analysant les mécanismes de la sous-traitance cognitive, Abel Quentin veut démontrer comment l’abandon de l’effort intellectuel au profit des machines uniformise la création et appauvrit l’esprit critique. Sa sentence est sans appel : « l’homme augmenté est un homme diminué en devenir ». Face à cette régression civilisationnelle, il ne propose pas un rapport d’experts, mais un appel citoyen à la légitime défense : la création de « sanctuaires ». Qu’il s’agisse de l’école, d’une maison d’édition ou d’un espace de travail, les sanctuaires de Abel Quentin sont comme une une citadelle transgressive où l’on tire une fierté joyeuse de la lenteur, de la rugosité et de l’imprévisibilité du 100 % humain.

    C’est ici que la passerelle avec la métaphore de Poe prend tout son sens : le technofatalisme est le véritable bal masqué moderne. On s’y étourdit de slogans creux en croyant avancer, alors que l’on organise à huis clos notre propre dépossession politique et intellectuelle.

    Dans cet appel à sanctuariser des espaces de résistance purement humains, Abel Quentin rejoint, par un autre chemin, les conclusions de Gilles Babinet sur la crise du collectif. Car le besoin de faire communauté ne disparaît jamais vraiment. Lorsque la technologie l’en prive, en remplaçant nos rites sociaux et nos symboles par le froid verdict d’algorithmes de performance, ce monde de “règles physiques rigoureuses”, ce besoin de collectif ne s’éteint pas : il s’atrophie et devient pathologique (dixit Gilles Babinet). Le « Sanctuaire » de Quentin n’est donc pas une fuite solitaire, mais un acte de légitime défense collective, un espace pour reconstruire un collectif vivant, plus imprévisible, et ritualisé.

    La « boussole humaniste » ou le « refus de l’ordinaire »

    Pour soigner cette perte de repères collectifs, les institutions traditionnelles tentent de proposer des cadres de référence globaux. C’est le sens profond de l’encyclique Magnifica humanitas du Pape Léon XIV, publiée en mai 2026. Comme le souligne très justement Philippe Dewost, ce texte magistériel surprend par sa maturité technique et son indépendance politique absolue. Le Souverain Pontife ne rejette pas la technologie ; il oppose le modèle centralisateur de la Tour de Babel à la reconstruction décentralisée et collective de Jérusalem. Surtout, le Pape met le doigt sur un danger managérial majeur : lorsque l’on délègue le pouvoir de sélectionner et d’exclure à un algorithme, « l’injustice devient silencieuse ». L’encyclique offre ainsi une boussole humaniste indispensable en appelant à « désarmer » l’IA pour la rendre discutable et habitable.

    L’intention est d’une grande noblesse, mais elle doit être confrontée aux réalités de l’action. Comme le rappelle mon ami Philippe Silberzahn, la volonté de sur-réglementer la machine par le haut ou de la soumettre à des comités d’experts moraux peut glisser vers ce qu’il nomme le « refus de l’ordinaire ».

    Vouloir enfermer l’IA dans un grand récit de vigilance centralisée commet, paradoxalement, la même erreur que le prince Prospéro : croire que le salut vient d’une autorité supérieure. Les progrès d’une organisation ne naissent jamais de la seule clairvoyance d’un clergé d’experts, mais de la liberté laissée à des gens ordinaires d’essayer, d’échouer et de s’approprier l’outil sur le terrain. L’élan émancipateur de Alain Madelin et le pragmatisme de Philippe Silberzahn se rejoignent ici : une prudence excessive crée un coût d’opportunité colossal, privant les équipes de leviers d’inventivité immédiats.

    La vision managériale : choisir la divergence

    Qu’ils s’appellent Prospéro chez Poe, prêtres de la tech ou gardiens de la régulation, le travers reste identique : la volonté de piloter le monde d’en haut par des modèles purement théoriques ou des interdits absolus.

    Pour un dirigeant, l’excellence décisionnelle ne consiste pas à choisir entre l’optimisme béat et le pessimisme bureaucratique. Elle réside dans la capacité à utiliser la machine pour ce qu’elle est, un outil utilitaire performant, afin de libérer du temps pour ce qui compte vraiment : refonder le lien communautaire authentique et préserver la singularité humaine.

    L’IA n’a pas besoin de prêtres pour éditer des dogmes, ni de capitaines d’industrie bunkérisés. A la lecture de ces ouvrages, on pressent que le rôle du leader moderne est sûrement de refuser ces différents enfermements pour réinvestir la cité des hommes : un espace d’expérimentation décentralisé, exigeant et pragmatique, fondé sur la confiance envers l’intelligence collective des équipes. C’est à cette seule condition que l’on pourra retire les masques, bien avant que l’horloge ne sonne minuit.

  • Dans son ouvrage « La 2e D.B. », Erwan Bergot met en lumière une tactique militaire emblématique : « faire de l’exploitation ». C’est lors de la célèbre manœuvre des Vosges, en novembre 1944, que cette méthode révèle toute sa puissance. Le général Leclerc, tacticien hors pair et véritable inspirateur du mouvement, cherche à percer la ligne défensive allemande pour ouvrir la route de Strasbourg. Pour contourner les verrous ennemis, Leclerc conçoit plusieurs axes d’attaque et choisit d’en engager un particulièrement audacieux et inattendu : la route de Dabo, un chemin de montagne étroit et sinueux, réputé impraticable pour des blindés et obstrué par l’ennemi.

    Le 19 novembre, l’offensive est lancée. Sous l’impulsion de Leclerc, les éléments de la 2e DB s’engagent dans le combat. Sur l’axe sud, le lieutenant-colonel Massu, à la tête de son sous-groupement, fait sauter le verrou ennemi de Lafrimbolle grâce à un appui feu percutant. Fidèle à l’esprit de sa division, Massu n’attend pas : il exploite immédiatement et à outrance, fonçant vers le carrefour stratégique de Rethal. Voyant la brèche s’ouvrir, Leclerc saisit l’opportunité et engouffre le reste du Groupement Tactique derrière Massu. Dans la nuit, les colonnes blindées de la 2e DB progressent « tous phares allumés » sur cet itinéraire escarpé. Le 21 au matin, après de brefs combats, Massu atteint Dabo et débouche sur la plaine d’Alsace. En deux jours d’une avancée fulgurante, la 2e DB transforme un succès local en une percée décisive qui conduira à la libération de Strasbourg le 23 novembre.

    Dans le langage militaire, « faire de l’exploitation » désigne précisément cette capacité à convertir une fissure dans le dispositif adverse en une victoire majeure. Cette tactique repose sur des principes forts : détecter la faille sans s’obstiner sur l’axe bloqué, concentrer massivement les moyens sur ce qui fonctionne, et maintenir une vitesse d’avance maximale pour interdire tout rétablissement à l’adversaire. Elle exige également de décentraliser le commandement : fixer une intention claire tout en accordant une confiance totale à l’autonomie des chefs de terrain, comme Massu, pour manœuvrer et décider dans l’instant.

    Cette approche offre des enseignements majeurs pour le monde des affaires. En entreprise, les opportunités stratégiques se présentent souvent comme des brèches soudaines : un concurrent qui vacille, une faille sur un marché ou une innovation qui trouve brutalement son public. Trop souvent, le réflexe managérial consiste à temporiser, sécuriser les arrières et attendre que tous les voyants soient au vert. Pendant ce temps, la fenêtre de tir se referme.

    « Faire de l’exploitation » , transposé en management implique d’adopter la posture de Leclerc et Massu :

    • Identifier la brèche et y allouer immédiatement l’effort maximal (budgets, talents, attention) sans s’éparpiller.
    • Privilégier la vitesse d’exécution et l’effet de choc en acceptant une part de désordre temporaire.
    • Responsabiliser les équipes de terrain en fixant le cap stratégique tout en leur laissant la liberté de manœuvre nécessaire pour saisir l’opportunité.

    Bien entendu, l’exploitation pure comporte ses risques s’il n’y a pas, à terme, de consolidation pour sécuriser les positions acquises. Tout l’art du dirigeant consiste à savoir quand basculer de la poussée fulgurante à la structuration.

    Les succès militaires de la 2e DB nous offrent une source d’inspiration précieuse pour les dirigeants et managers de tous horizon. C’est également vrai pour les startups qui peinent à trouver leur rythme ou qui n’avancent pas assez vite dans leur développement : plutôt que de s’épuiser à vouloir tout structurer trop tôt, elles gagnent à adopter cette culture de la percée. Dans un environnement économique saturé de processus et d’hésitations, cette capacité à « faire de l’exploitation » au moment opportun reste une qualité rare et un puissant levier de croissance.